Connaissez-vous la bataille de Vertières en Haïti ? Connaissez-vous Jean-Jacques Dessalines ? En cette année de commémoration de Napoléon, Jean-Pierre Le Glaunec entend rappeler une défaite napoléonienne face aux troupes noires, une bataille ignorée des Français. Vertières est en Haïti un lieu de mémoire. La bataille qui s’y déroule le 18 novembre 1803 permet la naissance, l’année suivante, de la première république noire.

L’auteur est agrégé d’anglais, docteur en études américaines, il enseigne à l’Université de Sherbrooke (Québec) l’histoire des États-Unis, d’Haïti et des Amériques noires. Il dirige la plateforme « Le marronnage dans le monde atlantique » qui, depuis 2009, permet d’interroger un corpus inédit et évolutif composé de plus de 20 000 documents portant sur l’une des principales formes de résistance à l’esclavage.

L’armée indigène, paru une première fois en 2014, cet ouvrage a remporté le Prix de la recherche et de la création de l’Université de Sherbrooke (2015) et le Grand Prix du livre de la Ville de Sherbrooke (2016).

La bataille de Vertières ou le « destin d’un souvenir »

Suivant l’exemple de Georges DubyLe Dimanche de Bouvines, Galimard, 2005 ou d’Hervé Drevillon Coordinateur des tome 1 et 2 de la collection Mondes en Guerre : T1 De La préhistoire au Moyen Âge, T2 L’Âge classique XVe – XIXe siècle, Jean-Pierre Le Glaunec cherche, en suivant les traces de la bataille de Vertières, à écrire une histoire totale du fait militaire. Il évoque la question des sources et des différents points de vue, la cristallisation du récit mémoriel haïtien notamment grâce à l’Histoire d’Haïti de Thomas Madiou.

Jean-Pierre Le Glaunec présente la première édition (Lux,2014) de L’armée indigène, la défaite de Napoléon.

L’acte final d’une révolution atlantique

Pour replacer Vertières dans le contexte des révolutions française et américaine, il convient de rappeler l’histoire de la diffusion des idées de 1789, tant auprès des planteurs qui aspirent à l’indépendance pour faciliter les échanges avec les jeunes États-Unis, des Blancs pauvres luttant contre leur marginalité économique et politique et attaché au dogme racial que des « Gens de couleurs » libres qui souhaitent participer à l’élan révolutionnaire grâce à leur participation aux milices coloniales. Quel fut la réception du message des droits de l’Homme dans la communauté des quelque 500 000 esclaves ?

En août 1791 la révolte du Limbé marque le début de la lutte noire pour l’abolition de l’esclavage.

Saint-Domingue en cette fin du XVIIIe siècle est un monde aux intérêts divergents. La colonie française est menacée, à la fois, par les Britanniques et les Espagnols. L’auteur évoque la politique suivie par les Commissaires envoyés de France, le positionnement de Toussaint Louverture en 1794.

En réponse à la proclamation de la première constitution Bonaparte envoie, en 1801, un corps expéditionnaire de 20 000 hommes pour restaurer l’ordre notamment racial. C’est ce qui déclenche une guerre violente faite d’arrestations, de la déportation de Toussaint Louverture, la résistance populaire pour l’indépendance est incarnée par Pétion et Dessalines.

L’armée indigène à l’automne 1802 est sous les ordres de Capois, elle inflige à Vertières, sur les auteurs du Cap français, une cuisante défaite au corps expéditionnaire. C’est la dernière des grandes batailles de la guerre de l’indépendance après celle de la Ravine-à-Couleuvres du 23 février 1802 et celle de la Crête-à-Pierrot du 4 au 24 mars 1802. La 18 novembre 1803 l’indépendance est proclamée pour la première fois, proclamation renouvelée le 1er janvier 1804.

Tentative de reconstitution

Cap-français, au nord-ouest de l’île, riche région sucrière à son apogée le « Paris des Antilles, est en cette année 1803 une ville affamée par le blocus anglais, le mouroir des soldats français atteints par la fièvre jaune.

L’auteur propose le récit de la bataille qui oppose les troupes de Rochambeau à l’armée indigène de Capois sur le site de l’habitat fortifié de Vertières, intégré au système de défense de la ville imaginé par Rochambeau et tenu par les Français en ce matin du 18 novembre (carte p. 72). Ce récit montre l’ardeur des combats.

L’histoire d’un mot qui n’existe pas vraiment

La quête des sources dans les archives de Vincennes met en évidence que ce mot : Vertières est inconnu des dictionnaires français (à noter qu’il est absent du Dictionnaire encyclopédique d’Histoire de Mourre). L’auteur montre le silence en France y compris dans les ouvrages, même récents, sur l’histoire d’Haïti. Les témoignages publiés à l’époque ne l’évoque car leurs auteurs ont quitté l’île avant la bataille. Toutes les traces du XIXe siècle expriment la déformation jusqu’à l’occultation des faits.

« Le dernier des Blancs »

Comment expliquer cette occultation ? Deux hypothèses : faire oublier le fantasme de tuer tous les Noirs qui aurait germé en ces années 1802-1803 qui sera développé au chapitre suivant et « éviter la résurgence d’un traumatisme sous-estimé, celui d’une rencontre d’une rare brutalité entre l’armée française et la mort » (p.90), ici le renversement de la société esclavagiste, une peur aussi de l’autre et notamment des femmes noires perçues comme plus cruelles encore que les hommes.

Le corps expéditionnaire semble d’une certaine manière revivre les souffrances des esclaves lors de la traversée. C’est ce que l’auteur nomme traumatisme du renversement symbolique de la relation esclavagiste.

La violence est extrême dans les deux camps. Certains parlent de génocide, l’auteur discute l’emploi de ce mot pour désigner une terreur raciste, les atrocités certaines qui furent commises et analyse la position de quelques historiens.

« Tant qu’il restera un nègre »

Ce sixième chapitre traite de la continuité des intentions des chefs du corps expéditionnaire Leclerc puis Rochambeau : pratiquer la terreur pour anéantir la révolte des esclaves qui n’ont jamais été des citoyens en droit comme l’exprime le général Sahuguet : « prêt à accomplir le grand ouvrage […] celui de trouver et fixer les limites de la liberté civile pour des individus qui, élevés comme des esclaves, n’ont cessé de l’être que par les désordres de l’anarchie…(cité p. 101).

On peut délimiter trois phases : l’auteur s’appuie sur des témoignages retrouvés dans les archives, notamment la correspondance de Pierre Thouvenot.

– Jusqu’à l’été 1802, c’est l’échec de la pacification face à la résistance noire et du fait de la crise sanitaire du corps expéditionnaire. Durant cette période Leclerc visait un retour au système colonial, c’est le temps de la lutte contre les « citoyens noirs et libres » révoltés qualifiés de « bêtes fauves ».

– Automne 1802 jusqu’au mois de novembre, avec la mort de Leclerc et la désertion des troupes noires de la colonie qui s’étaient ralliées à la France. S’installe un climat de terreur par l’exemple contre les révoltés qui se sont réfugiés dans les montagnes, des actions qui s’inspirent de la répression du marronnage, ne pas faire de prisonniers. La mort de Leclerc provoque une radicalisation tant dans les textes que dans les actes : « [il] sera obligé d’y détruire tous les vivres et une grande partie des cultivateurs qui, accoutumés au brigandage depuis dix ans, ne s’assujettiront jamais à travailler. J’aurai à faire une guerre d’extermination et elle me coûtera bien du monde » (extrait d’une lettre de Leclerc au ministre de la Marine, citée p. 111). Il faut épurer les troupes françaises de tous les soldats de couleur.

– 1803, la situation s’est dégradée, il faut assurer la survie des hommes blancs par tous les moyens (n’épargner que les enfants) et rétablir l’esclavage. Devant la gravité de la situation, certains envisagent l’abandon de l’île ou d’exporter la population noire vers les colonies espagnoles d’Amérique. Mais, assez vite, il ne s’agit plus de sauver la colonie mais pour les soldats français de sauver leur vie.

Le symbole de la force et de la survie d’Haïti

En Haïti Vertières est une incarnation de la victoire et de l’indépendance souvent évoquée dès le XIXe siècle notamment par les poètes : un passé glorieux, un moment de l’identité nationale jusque dans un récent roman de Dany Laferrière, L’odeur du café. Les peintres aussi se sont emparés du symbole comme dans les deux tableaux d’Ulrich Jean-Pierre reproduits p. 132-133.

L’auteur propose un tour d’horizon de la production artistique et une analyse du « Chant des grenadiers » et de son utilisation dans l’histoire haïtienne jusqu’à aujourd’hui.

Un lieu de mémoire récent

C’est pourtant durant le XIXe siècle une mémoire ténue. Durant cette période on célèbre plus Dessalines, Pétion ou Christophe que Capois, des héros d’une histoire mouvementée des débuts de l’histoire haïtienne. Cette l’histoire est celle d’une lutte pour le pouvoir, de règlements de compte, d’assassinats au sommet. Les divisions de l’élite orientent les orientations historiographiques. La quasi absence d’enseignement primaire explique, peut-être aussi, l’absence des héros de Vertières dans la mémoire nationale.

Il faut attendre la fin du XIXe siècle pour que soit glorifier les batailles de la guerre d’indépendance. 1893 Vertières entre dans les programmes scolaires. La bataille est célébrée pour le centenaire de l’indépendance. Mais c’est surtout pendant l’occupation étasunienne (1915-1934) que la bataille devient le symbole de la lutte pour les droits et la citoyenneté. En 1929, le 18 novembre est déclaré jour férié, avec installation d’un stèle sur le lieu des combats.

L’auteur montre l’évolution du symbole au cours du temps et sa récupération politique. Les commémorations du 150e anniversaire d’Haïti montre comment la bataille devient le symbole me de la liberté ; même si elle est instrumentalisée sous Duvalier.

Picolet, Fossé Capois, Vertières : sur les traces des ancêtres

Ce dernier chapitre s’intéresse aux ruines autour de Cap-Haïtien. Quelques photographies montrent leur dénuement, tout comme le récit de la visite de l’auteur en 2010. Aujourd’hui grâce à quelques travaux, financés par l’UNESCO, on tente une mise en valeur modeste. Un article de février 2021 dénonçait encore la situation : Vertières: le site dont la gestion n’est pas à la hauteur de l’histoire qui s’y est déroulée.

Présentation sur le site de l’éditeur ici