La bande dessinée asiatique est trop souvent réduite aux mangas et à leurs caricatures, ce qui est évidemment un tort. Né en 1972, Park Kun-woong exerce dans ce domaine depuis 2002, avec un premier album conséquent (1000 pages…) qu’il avait consacré à l’histoire de la Corée au XXe siècle, Fleur, publié chez Casterman en 2006. Depuis, il a livré d’autres ouvrages qui ont pris le même cadre historique et géographique.

À lire le titre du présent album, on en déduirait que Park Kun-woong fait valoir sa sensibilité aux choses de l’environnement. C’est peut-être le cas. Mémoires d’un frêne constitue surtout un prolongement de sa réflexion sur l’histoire récente de son pays. La permanence de ce thème dans son œuvre témoigne du traumatisme qui s’est inscrit dans l’esprit de cet auteur, et probablement de sa génération. S’il n’a pas connu les affres de la guerre ouverte entre les deux Corées, provisoirement suspendue par l’armistice de 1953, il en vit les déchirement et les profondes mutations qui se sont opérés et se prolongent depuis l’indépendance de 1945.

Park Kun-woong s’est inspiré d’une nouvelle écrite par l’un de ses compatriotes : Choi Yong-tak. Elle concerne une série d’exécutions massives perpétrées à partir de juin 1950 sous le nom de « massacre de la ligue Bodo ». Les faits se placent immédiatement après l’invasion du Sud par le Nord, le 25 juin. Le gouvernement sud-coréen présidé par Syngman Rhee ordonna alors que soient abattus plusieurs dizaines de milliers de personnes soupçonnées d’être communistes. Créée par des juristes coréens qui avaient collaboré avec les Japonais, cette ligue Bodo désigne une organisation nationale d’orientation et de réhabilitation officiellement destinée à protéger les sympathisants communistes, dont l’adhésion était volontaire ou forcéeSource : « Bodo League massacre ». Art. de la Wikipedia (anglais), consulté le 10 juin 2018.. En réalité, on devine qu’elle ne visait qu’à mieux les connaître et mieux les surveiller.

Ces massacres ont causé la mort d’au moins cent mille personnes, selon le rapport officiel, voire le double selon des historiens. C’est la découverte de charniers (comprenant parfois des enfants) dans les années 1990 qui a permis de faire resurgir ces événements dans la mémoire collective.

Park Kun-woong a choisi de faire parler un frêne, tout jeune en 1950, et témoin direct de ce qui s’est passé. Il introduit ainsi une distance salutaire, qui atténue en partie l’émotion que la relation pourrait faire surgir chez le lecteur et aide à la réflexion de ces aspects de l’humanité. En même temps, on peut estimer que le frêne fait preuve d’une certaine froideur dans ses considérations, et en être heurté, si l’on oublie qu’il ne s’agit pas des paroles d’un humain. Car rien ne nous épargné : de l’arrivée des groupes, chacun étant lié par du fil barbelé, à leurs supplications affolées ; les conditions de la tuerie (y compris le trouble de certains soldats, au moins l’un d’entre eux) ; les familles fouillant parmi les corps, obnubilées par l’espoir de retrouver leurs proches. Et aussi la décomposition des cadavres, assaillis sans retard par la faune, les bactéries et les végétaux de la forêt, qui commencent leur transformation en humus. En un mot, de la violence qui s’est exercée. Ne restent plus que des ossements, préservés entre les racines des arbres, comme un ultime témoignage qui ne manquera pas de se révéler plus tard.

Les dessins au noir évoquent irrésistiblement les eaux-fortes d’Otto Dix que l’on peut notamment voir à l’Historial de Péronne, restituant toute l’horreur de la guerre, les hommes dont on se demande s’il leur reste de la vie ou une once d’humanité. Park Kun-woong y ajoute des phrases, des cris (qui pourront être considérés comme superfétatoires pour un esprit occidental). Tout concourt à une lecture très pénible, mais la restitution des faits doit en passer par là.

Cela nous renvoie avec brutalité à des images qui nous sont malheureusement plus familières, et qui surgissent aussitôt à l’esprit : celles des massacres systématiques opérés par les Einsatzgruppen à l’arrière du front de l’Est, de ces « génocides par balles », des capturés, petits, vieux, femmes et hommes, alignés au bord d’un fossé profond, qu’on s’apprête à abattre d’une balle dans la tête, des derniers regards jetés par les suppliciés à ceux qui les photographient, ceux-là même qui perpétuent sans le vouloir leur souvenir…

Il faut lire ces Mémoires d’un frêne pour ce qu’il nous dit de l’histoire de la Corée, mais aussi pour sa portée universelle. Dans le miroir que nous tend Park Kun-woong, c’est aussi notre propre histoire et notre propre humanité qu’il nous sera donné de contempler, au prix d’un profond malaise.


Frédéric Stévenot, pour Les Clionautes