Boris Valentin propose ici un large tour d’horizon d’une longue période. L’ouvrage ne peut qu’être utile à l’enseignant qui voit revenir dans les programmes (classes de CE2 et 6e) cette longue aube de l’humanité, longtemps oubliées.

Le découpage en courts chapitres associés à une période : Aurignacien, Azilien… permet de s’appuyer sur la frise, très utile, des courants culturels et de l’évolution du climat (p. 54)On peut se reporter aussi au site https://paleolithique.com/, une façon de clarifier des appellations qui peuvent paraître complexes. La plupart des périodes tirent leur nom de sites archéologiques européens et sont alors associées à des critères culturels et techniques.

Trente mille siècles auparavant

De – 3 300 000 à – 42 000

Avant Sapiens

L’auteur présente l’état actuel des connaissances sur les premières paléo-espèces : le hominimes comme Toumaï, les Australopithèques, Lucy, Little Foot, caractérisées par la bipédie. Il rappelle les hésitations sur la paternité de la première utilisation d’outils, taille grossière de la pierre, une lente hominisation.

Petit à petit, il y a eu une adaptation à d’autres écosystèmes, une maîtrise progressive d’outils de pierre plus efficaces: les bifaces. Le développement d’une culture cumulative suppose transmission et communication.

Ce premier chapitre dresse un portrait du paléolithique ancien : outils de pierre taillée, maîtrise du feu, nomadisme, mais précise aussi les limites de nos connaissances, en l’absence de traces de l’utilisation des matières végétales.

Sapiens en chemin

– 300 000 / – 42 000, le paléolithique moyen est marqué pour l’Europe et l’Asie par l’existence de différents « homos » : Denisoviensis en Asie, Néandertaliens en Europe, qui se caractérisent par une augmentation de la cavité cérébrale. À la même période apparaît en Afrique Homo Sapiens au moment de l’épisode « Sahara vert ». Si la forme du squelette et du crâne évolue lentement, les outils sont plus légers et plus diversifiés, des détails de parure apparaissent.

L’auteur décrit notamment la tradition atérienne au Maghreb. Il pose la question du rôle des évolutions climatiques dans ces modifications, en particulier les variations de la ressource alimentaire. Il semble que les premières incursions d’Home Sapiens hors d’Afrique remontent à – 200 000 avec une recrudescence vers – 80 000. Les Sapiens atteignent le Sud-Est asiatique vers – 65 000, des traversées maritimes supposent un langage élaboré. Les traces laissées par ces déplacements sont très diversifiées. Le chapitre se termine sur l’arrivée de Sapiens en France. Les hybridations avec les Néandertaliens sont aujourd’hui bien connues et datées entre – 50 000 et – 40 000. La « disparition » de Néandertal vers – 37 000 en Espagne demeure inexpliquée malgré de nombreuses hypothèses.

L’auteur montre combien les découvertes récents contredisent l’image négative de Néandertal, véhiculée depuis le XIXe siècle.

Sapiens en France

Au temps des cavernes ornées – 42 000 à – 14 700

Chauvet et l’aube d’une nouvelle ère

Vers – 40 000, le climat plutôt froid amène les hommes à travailler l’os pour fabriquer des outils diversifiés. L’auteur détaille les techniques de l’Aurignacien, les diverses tâches au gré d’un nomadisme organisé. Vers – 38 000, ce sont les premières expressions artistiques: flûtes en os, petites figurines en os de mammouth, blocs ornés de Dordogne.

Ce chapitre est surtout consacré aux premières grottes ornées, notamment la grotte Chauvet : techniques, motifs, expressivité, similitudes avec d’autres sites.

Chronique d’une identité mouvante

Le Gravettien (de – 34 000 à – 26 000) reprend les techniques aurignaciennes ; certains sites, comme l’abri Pataud, en Dordogne, ont été visités aux deux périodes.

Partant des travaux de Jean-Loïc Le Quellec, l’auteur aborde le sens mythique des représentations des parois des grottes, autour de l’idée d’origine du vivant, de fonction symbolique. Il présente l’art pariétal gravettien et les évocations féminines (gravures, statuettes) ainsi que les dépôts funéraires. Les exemples de sites sont nombreux en France et en Europe et permettent de se reporter aux illustrations. Si en Europe centrale, on peut parler de civilisation du mammouth, à l’Ouest, les Gravettiens dépendent plutôt du cheval, du renne et du bison.

La période est caractérisée par une certaine variabilité géographique et des permanences dans le temps long, comme la production de fines lames.

Dans les froids extrêmes

De – 26 000 à – 23 000, le SolutréenSolutré ou les chasseurs de rennes de la France centrale, Adrien Cranile, Editions Tautem, 2022 est connu pour la finesse de ses outils lithiques et la concentration de sites dans ce qu’on peut appeler un refuge climatique (carte p. 94).

Experts de la taille du silex, les Solutréens étaient de grands chasseurs. Les femmes ont peut-être été très habiles dans le traitement des peaux. On connaît leur nomadisme saisonnier programmé, le partage d’idées symboliques dans l’Ouest français et le bestiaire de chevaux, bovidés et bouquetins.

Autour de Lascaux : tournants culturels et symboliques

L’auteur aborde la simplification technique qui commence avec les Bagdegouliens, par rapport aux Solutréens, dans la fabrication des outils en pierre et en bois de renne, malgré la faible évolution de l’environnement. Les habitudes de déplacement changent. L’auteur se hasarde, il le dit lui-même, à une interprétation sociétale : un refus des inégalités engendrées, au Solutréen, au profit des tailleurs les plus habiles.

La période badegoulienne se différencie de la précédente par ses pratiques funéraires (abri de la grotte du placard). Les spécialistes évoquent un exocannibalisme qui pourrait correspondre à une première manifestation de la guerre.

Vers – 21 000 s’ouvre une nouvelle période, le Magdalénien. On observe une standardisation de la technique de traitement des ramures de renne qui témoigne d’une organisation prévisionnelle. Toutefois, le tournant esthétique et symbolique s’incarne à Lascaux, largement présenté iciVoir aussi : L’Homme de Lascaux et l’énigme du puits, Jean-Loïc Le Quellec, Ed. Tautem, 2017 – Art et religion de Chauvet à Lascaux, Alain Testart, Gallimard, Coll. Bibliothèque des Histoires, 2016.

Essor et rayonnement

Entre – 19 500 et – 16 000, on constate une multiplication des grottes ornées et des objets portatifs décorés. Le choix du mimétisme, des animaux représentés en détail et la virtuosité des auteurs posent la question de la spécialisation des artistes et témoignent d’une sanctuarisation des sites. L’auteur présente quelques sites de cette période dans un large Sud-Ouest de la France où la disponibilité alimentaire semble avoir été plus grande: rennes, bisons, chevaux, mais sans doute aussi coquillages et autres produits du littoral. Cette situation s’accompagne d’un essor démographique. Vers – 14 700, le recul des glaciers ouvre un accès à de nouveaux espaces, permettant un peuplement des massifs montagneux jusqu’à 500 m d’altitude, avec des déplacements collectifs. Les modes de chasse sont transformés.

Intermède en Europe et au-delà

Autour de – 14 700

Divers trajets en Europe

Après s’être intéressé à la France, l’auteur ouvre la focale, il élargit le propos à partir de l’évolution des paysages dans cette période de réchauffement : Grande plaine de l’Europe du Nord, zone méditerranéenne jusqu’aux confins de l’Asie.

Les voies de l’Orient

Ce chapitre est consacré à l’évolution du Proche-Orient avec les débuts de formes d’agriculture (vers – 11 700) et à la vallée agropastorale de l’Indus. Poussant encore plus vers l’Est, l’auteur évoque rapidement le Sud-Ouest de la Sibérie et les débuts de la culture du riz (Chine, Japon).

Aux Amériques

Une histoire encore mal connue, les premières incursions de Samiens remontent vers – 21 000, peut-être avant ?

L’auteur propose quelques repères sérieuxÀ retrouver dans L’Amérique du Nord de Bluefish à Sitting Bull, Jean-Michel Sallmann, Belin, collection Mondes Anciens, 2022, notamment à partir de l’industrie lithique, de sites de chasse au gros gibier : la période Clovis.

L’Afrique après le Big Dry

Un rapide survol de l’histoire du grand continent permet de montrer l’évolution des écosystèmes.

En France, après les grottes ornées

De – 14 700 à – 11 700

Le temps des révolutions

Cette période, l’Azilien, est marquée par un brusque réchauffement du climat, vers – 14 000, et l’abandon des grottes ornées. Le changement climatique explique l’évolution des pratiques de chasse, l’abandon des chasses collectives, l’évolution des techniques lithiques et les déplacements de population.

Art régénéré et techniques élégantes

Au Laborien (-12 500 à 11 300), on assiste à un renouveau de l’art animalier. Le climat se refroidit, entraînant peut-être un repli démographique.

Différents sites évoquent une division des activités et des indices de stockage. Si les hommes produisent de grandes lames de silex, ils utilisent aussi des micro-silex, technique diffusée plus largement au Mésolithique.

L’auteur évoque l’hypothèse d’une affirmation identitaire dans les armes et les éléments de parure retrouvés dans les sépultures (La Madeleine en Dordogne).

Avant Carnac, les derniers chasseurs-collecteurs en France

De – 11 300 à – 7 000

Une civilisation du végétal

Cette période du Mésolithique est inscrite dans la continuité du Paléolithique récent. On assiste à un réchauffement climatique et une montée du niveau de la mer (environ 1 cm/an) qui modifient profondément les paysages. Les hommes, ayant perdu de vastes espaces littoraux, s’installent jusqu’à 1 500 m en montagne. Des forêts touffues imposent de nouvelles techniques de chasse (conservation, fumage) et permettent une utilisation plus large du végétal (vannerie, corderie).

Cependant il reste beaucoup à découvrir ; les études pour cette période sont récentes. Les sites fouillés évoquent une grande variabilité de proies, d’habitudes funéraires et une adaptation à des milieux variés. Ce qui caractérise cette période ce sont les microlithes.

La fin d’un monde

De rares découvertes permettent d’identifier un Mésolithique récent : diversification des techniques de taille en fonction de la roche, migration des Castelnoviens, présence de chiens. On suspecte une utilisation possible de semences de céréales après contacts avec des populations néolithisées.

C’est une économie de subsistance de cueillette majoritaire, malgré quelques indices de sédentarisation en Bretagne. Des déplacements saisonniers semblent attestés.
L’auteur aborde l’arrivée en Ligurie provençale et en Languedoc des premiers paysans entre – 7 800 et – 7 400. Le néolithique cardinal s’étend progressivement vers l’Atlantique et la vallée du Rhône. Le Nord-Est est touché par l’arrivée du courant rubané venu des Balkans. Ce contact avec les hommes du Mésolithique a laissé peu de traces, du moins connues à ce jour.

Les modes de vie exclusivement fondés sur la chasse et la collecte disparaissent vers – 7 000. S’ouvre alors le temps des « princes », des pierres dressées et les pierres polies.

 

Enquêtes paléolithiques : terrains et méthodes

Cette dernière partie aborde la question des sources et des méthodes. Outre les peintures rupestres, les paléohistoriens disposent d’artefacts : ossements, débris de silex, coquillages de parure, parfois prélevés autrefois sans grand respect de la stratigraphie.
L’auteur montre l’évolution des techniques de fouille et les sciences annexes, comme l’analyse des pollens. Il évoque brièvement les fouilles préventives. Les différentes étapes et pistes suivies sont décrites : datation, extraction de l’ADN, reconstitution des milieux, étude de la fabrication et de l’utilisation des outils, reconstitution des ressources alimentaires. La connaissance approfondie d’un habitat invite à « oser la sociologie ».

 

Un ouvrage très complet qui, à n’en pas douter, rendra des services aux collègues, la préhistoire et notamment le Paléolithique n’étant pas étudiés à l’université.