La Cliothèque https://clio-cr.clionautes.org Le service de presse des Clionautes Thu, 17 Sep 2020 18:06:11 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.5.1 Frontières d’Afrique – Pour en finir avec un mythe https://clio-cr.clionautes.org/frontieres-dafrique-pour-en-finir-avec-un-mythe.html https://clio-cr.clionautes.org/frontieres-dafrique-pour-en-finir-avec-un-mythe.html#respond Thu, 17 Sep 2020 18:06:11 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=36919 En 2014 l’OUA votait une résolution rappelant l’intangibilité des frontières africaines : « Considérant que les problèmes frontaliers sont un facteur grave et permanent de désaccord, consciente de l’existence d’agissements d’origine extra-africaine visant à diviser les États africains, considérant en outre que les frontières des États africains, au jour de leur indépendance, constituent une réalité tangible, [la conférence] déclare solennellement que tous les États membres s’engagent à respecter les frontières existant au moment où ils ont accédé à l’indépendance. »1, principe peu remis en cause depuis les années1960. C’est cette appropriation de l’héritage colonial que veut montrer Michel Foucher : réalités des frontières et dynamiques de terrain, interface des réseaux marchands.

Le principe de l’intangibilité

Ce principe a été énoncé au Caire en 1964 est néanmoins incomplet (Maroc-Sahara occidental, Somalie). Pourtant ces frontières sont récentes, elles ont été définies entre 1885 et 1909 pour leur très grande majorité, après la Conférence de Berlin entre les puissances coloniales. Le tracé s’appuie largement sur le réseau hydrographique ou sur des lignes géométrique sans rapport avec les populations ; les configurations ethniques ne sont prises en compte que dans 1/6 des cas. L’auteur analyse la genèse et les principes de ces frontières.

Les ajustements depuis 1963

Ces ajustements sont nés de nombreux petits conflits et de l’imprécision même des tracés dont l’auteur dresse un inventaire à retrouver sur la carte page 4.2

Des solutions juridiques et politiques au règlement des contentieux

Certains conflits depuis 1963 ont été portés devant la Cour internationale de justice quand d’autres ont fait l’objet de négociations bilatérales. La solution est souvent un statu quo, des ajustements mineurs ou des accords de gestion en commun des ressources mitoyennes.
Des problèmes non résolus demeurent : Sahara occidental, différent Djibouti/Érythrée, tensions Rwanda/RDC de même que les contours flous du Soudan du Sud.

Du bon usage des frontières africaines : ressources interfaces et voies de passage

Les frontières linguistiques, ethniques, économiques étant différentes des frontières étatiques la frontière est un « continuum ». Les populations jouent de cette réalité3. On constate une intense circulation d’autant que certains États sont des entrepôts sur des voies d’approvisionnement (Togo, Bénin, Djibouti..). Il existe des villes frontières, lieu d’échanges de productions de base mais aussi lieu de trafics ; avec une société sui vit de la frontière : marchands, transporteurs, douaniers, militaires. L’auteur montre le rôle très important des taxes douanières dans l’économie des États4. Il évoque les grands ports comme Mombasa, Abidjan d’autant que les projets d’intégration économique régionale avancent5.

Le continent en voie de défragmentation

En s’appuyant sur un rapport de la Banque mondiale daté de 2010, Michel Foucher aborde ici les flux transfrontaliers informels et les freins au développement des échanges officiels dans une Afrique marquée par une forte dynamique de transformation. Il note la croissance des flux de la campagne vers la ville liée à l’urbanisation croissante. Mais si les échanges sont sont surtout extra-africains une amélioration des régimes frontaliers favoriseraient les échanges en abaissant notamment les temps de transit.

Une pensée géopolitique de réaffirmation des frontières

L’auteur note la nécessaire réaffirmation sur le terrain des frontières. Plus de 13 000 km sont en travaux dans le cadre de la Commission des frontières de l’OUA alors que des conflits surgissent comme les frontières maritimes du delta du Niger riche en hydrocarbures. Les frontières souvent des régions périphériques mal intégrées sont le lieu de foyer de rébellion6. On constate les limites de la politique de la Commission de l’Union africaine de 2007.

Les frontières d’Afrique devenues des frontières africaines

L’auteur interroge la notion de frontière sur un continent où les logiques de réseaux des populations migrantes et les faibles densités sont un enjeu dans le contrôle étatique des périphéries. Ces difficultés ont contribué à la présence dans de nombreux conflits la la force onusienne7 et à une politique d’intervention de l’Union africaine. Cela questionne sur la capacité des États à contrôler des frontières délimitées pour aller vers une intégration régionale.

Les États africains et leurs frontières : enjeux régaliens

Une « bonne frontière » est ouverte mais contrôlée8. Les frontières sont un des enjeux sécuritaires des États africains, tant pour la sécurité des populations que pour la lutte contre le terrorisme sur un continent où la logistique entre capitales et frontières est un défi permanent d’autant que la cartographie est souvent inachevée. Ces périphéries sont souvent des sanctuaires pour des groupes armés (frontière Burkina Faso / Mali / Niger ou rives du lac Tchad) ce qui a conduit à la création du G5 Sahel.

En guise de conclusion on peut reprendre cette phrase de Michel Foucher : « En même temps une frontière bien gérée est une des conditions du développement, dans un monde plus ouvert. C’est la condition d’une Afrique souveraine. »9

 

Une petite bibliographie complète l’ouvrage et pourra être utile aux candidats aux concours.

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1 Cité p. 5

2 Sur ces sujets voir la conférence du festival de géopolitique de Grenoble : Le défi de l’intangibilité des frontières africaines (1964-2014)

3 Sur ce thème voir la conférence du festival de géopolitique de Grenoble : Afrique : vers une nouvelle configuration territoriale

4 Tableau p. 39

5 Sur ce thème voir la conférence du festival de géopolitique de Grenoble : Afrique de l’Ouest: frontières intangibles et intégration sous-régionale

6 Sur ce thème voir la conférence du festival de géopolitique de Grenoble : Tchad, Soudan, Libye : guerres sans frontières ?

7Tableau p. 62

8 Sur ce thème voir la table ronde du festival de géopolitique de Grenoble : Nature des frontières ? Sont-elles refuge, ouvertes ou fermées ?, avec Michel Foucher, Emmanuel Ruben et Olivier Weber, animé par Eric Fottorino

9Cité p. 74

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Filière forêt-bois et atténuation du changement climatique – Entre séquestration du carbone en forêt et développement de la bioéconomie https://clio-cr.clionautes.org/filiere-foret-bois-et-attenuation-du-changement-climatique-entre-sequestration-du-carbone-en-foret-et-developpement-de-la-bioeconomie.html https://clio-cr.clionautes.org/filiere-foret-bois-et-attenuation-du-changement-climatique-entre-sequestration-du-carbone-en-foret-et-developpement-de-la-bioeconomie.html#respond Thu, 17 Sep 2020 18:05:54 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=36922 « Si l’enjeu principal consiste, dans les régions intertropicales et boréales, à lutter contre la déforestation et la dégradation des ressources forestières, les forêts et les forestiers des régions tempérées se voient soumis à des objectifs qui peuvent paraître contradictoires : augmenter la captation du carbone atmosphérique pour accroître la séquestration dans la biomasse et dans les sols tout en fournissant une part croissante des ressources nécessaires à la production des biens matériels et de l’énergie dont les sociétés humaines ont besoin, et renouveler progressivement les forêts pour leur permettre de s’adapter aux conditions climatiques de demain. »1

C’est à ces enjeux qu’est consacré cet ouvrage collectif issu d’une étude réalisée par l’Inra, expertises scientifiques et analyses prospectives.

Rôle des filières forêt-bois dans l’atténuation du changement climatique

Les écosystèmes forestiers jouent un rôle majeur dans l’évolution du climat, par leur importance dans le cycle du carbone : 4 milliards d’hectares dans le monde qui représentent 31 % des surfaces terrestres soit 60 à 75 % du carbone de la biomasse végétale continentale. Les auteurs présentent à grand trait le cycle du carbone et le rôle des activités humaines. (intéressant croquis p.15)

Pour la France, La forêt métropolitaine s’étend sur 16,7 millions d’hectares, soit 30 % du territoire. Une superficie en augmentation, un doublement depuis le minimum historique vers 1830. Les auteurs dressent un tableau de cette forêt : nature des boisements, place dans le paysage, privée ou publique et de la filière bois, encore largement artisanale.

Enfin les grandes lignes leviers forestiers d’atténuation du changement climatique sont décrits : séquestration carbone d’environ 70 Mt /an. Quelle orientation choisir à partir de quatre leviers

• le stockage de carbone dans l’écosystème ;

• le stockage de carbone dans les produits à base de bois ;

• la réduction des émissions de CO 2 des activités humaines en substituant des produits à forte capacité d’émissions par des produits à base de bois sous forme de matériau ;

• la réduction des émissions de CO 2 des sources d’énergie en substituant les énergies fossiles par du bois-énergie.

Comment évaluer ces politiques ?

L’étude se limite à l’étude en France métropolitaine à l’horizon 2050.

Le bilan carbone actuel de la filière forêt-bois

Capacité d’atténuation des compartiments de la filière forêt-bois

L’ouvrage décrit les modes d’évaluation du stockage de carbone dans l’écosystème forestier, en fonction de la nature du boisement, dans le bois mort et dans les sols forestiers à partir des études de l’ONF.

Une autre de source de stockage existe dans les produits du bois (charpentes, meubles…), difficile à évaluer du fait de la durée de vie des produits estimée à 20 ans pour le bois d’œuvre et de 5 ans pour le bois d’industrie. Les hypothèses permettent d’estimer les stocks en 2016 à 300 pour le bois d’œuvre et 80 MtCO 2 eq pour le bois d’industrie.

Enfin il s’agit d’évaluer les émissions de gaz à effet de serre évitées par substitution du bois à des énergies ou matériaux plus polluants. Si le bois énergie semble assez facile à chiffrer c’est beaucoup plus diversifié et complexe pour les matériaux.

Bilan carbone actuel de l’ensemble de la filière forêt-bois française

On constate un bilan carbone déjà important en mesurant l’écart entre accroissement et prélèvement, ce bilan est estimé à 88 MtCO 2 eq/an (Croquis p. 42).

Les facteurs d’évolution du bilan carbone se déclinent selon les modes de gestion forestière dynamique des peuplements, plus un arbre est vieux plus il stocke du carbone. Les auteurs montrent des biais dans les calculs : bois importés et exportés mal pris en compte.

L’évolution est aussi soumise à l’évolution du climat lui-même : impact du changement climatique sur la croissance des arbres comme aux choix en matière de mix énergétique et à la place du bois comme matériau de substitution.

Bilans carbone et effets économiques de trois scénarios de gestion forestière à l’horizon 2050

Trois scénarios de gestion forestière ont été élaborés pour étudier les différents leviers d’atténuation des émissions de CO 2 (puits forestier, stockage de carbone dans les produits bois, effets de substitution).

Trois scénarios de gestion forestière à l’horizon 2050

Les auteurs décrivent ces trois scénarios, un tableau de synthèse permet une comparaison rapide (pp. 52-53).

Le premier se caractérise par une extensification et un allégement des prélèvements », dans certains cas on parle même d’un abandon de la gestion pour une partie des forêts, processus, déjà bien engagés en haute montagne, avec comme objectif de s’appuyer sur la capacité naturelle de la forêt à s’adapter par opposition à la gestion « agronomique » de la période d’après-guerre.

Le second scénario vise à des « Dynamiques territoriales » : force de la demande sociétale en biomasse (agroécologie, écotourisme, économie circulaire) mais, le vieillissement des peuplements en place, les accidents sanitaires liés au changement climatique et les faibles capacités de la filière (faible récolte et stockage, renouvellement par régénération naturelle) pourraient conduire à une évolution moins favorable.

Enfin dans le troisième scénario on parle d’« Intensification et augmentation des prélèvements » dans un contexte d’augmentation de la consommation des bois feuillus, les innovations technologiques, les démarches de normalisation et d’investissements des multinationales étrangères comme des filières industrielles françaises. Les auteurs décrivent une autre gestion forestière qui prévoit prévoit une augmentation progressive des prélèvements jusqu’en 2050 et un programme de plantations à haute productivité.

L’étude vise aussi à évaluer la plausibilité des scénarios de gestion et du plan de reboisement de ces trois visions très contrastées de l’avenir de la forêt en fonction des freins et des leviers de réalisation. Les auteurs montrent notamment l’intérêt et limites du plan de reboisement

Bilans carbone des stratégies de gestion forestière à l’horizon 2050

Ce chapitre vise à dresser le bilan selon le scénario choisi.

Les auteurs décrivent les niveaux de prélèvement, les variations du stockage de carbone sur pied en forêt (croquis p. 74), si la croissance du stock pour les trois scénarios semble assurée jusqu’en 2030/2035 à plus long terme les résultats semblent moins sûrs.

Par contre ils constatent le faible poids du stockage de carbone dans les produits bois. Quel que soit le scénario la répartition serait d’environ 38 % pour le bois-énergie, 28 % pour le bois d’industrie et 34 % au bois d’œuvre. Enfin ils tentent d’évaluer les émissions évitées par substitution.

En conclusion un bilan carbone largement positif, mais divers selon les hypothèses retenues.

Freins et leviers économiques à la mise en œuvre des scénarios de gestion forestière

Ce chapitre tente une approche économique des différents scénarios en opposant les deux extrêmes « Extensification » et « Intensification »

En matière de comportements des acteurs on constate une gestion passive ou très proactive. Si les prélèvements sont assez proches divers facteurs influent : incitations économiques (subvention pour les chaudières bois-énergie par ex), l’évolution de la demande, la capacité d’investissement des filières de transformation du bois-industrie.

Les auteurs tentent une évaluation de l’évolution de l’équilibre emplois-ressources de la filière à l’horizon 2050 de des impacts de l’intensification de la gestion sur les résultats économiques de la filière.

Effets d’une aggravation du changement climatique ou de crises majeures sur les bilans carbone à l’horizon 2050

Cette troisième partie intègre à la réflexion un nouvel élément le poids du changement climatique dans ces évolutions.

Effets d’une aggravation du changement climatique

Selon les scénarios définis par le GIEC les effets varient. Les auteurs ont choisi pour leur étude le scénario le plus pessimiste le RCP-8.5 qui pourrait conduire à un réchauffement global compris entre + 2,6 °C et + 4,8 °C.

L’impact sur la productivité des forêts est à mettre en relation avec les effets sur la photosynthèse conduisant à un arrêt de la croissance du feuillage des arbres et du sous-bois. L’impact de la sécheresse se mesure par les anomalies de productivité, variables selon les essences. On va donc vers un moindre stockage de carbone dans l’écosystème (croquis p. 112).

Il est de même du stockage dans les produits du bois et pour les effets de la substitution (graphiques p. 116)

Estimation des impacts de crises forestières majeures

Depuis cinquante ans, les tempêtes et les incendies, en Europe comme dans le monde , ont modifié les modes traditionnels de gestion.

Il est donc important d’ingérer les crises dans les études (fréquence et intensité de l’aléa, vulnérabilité du système, impact écologique et socio-économique).

L’étude s’appuie sur trois exemples : en 2003 des incendies consécutifs à la sécheresse, les tempêtes qui s’accompagnent d’attaques de scolytes et d’incendies en 1999, les invasions biologiques sur les chênes ou les pins. Des données prospectives sont proposées pour la période jusqu’en 2050.

 

En conclusion les auteurs reviennent sur la démarche utilisée et son originalité mais aussi sur les investigations scientifiques complémentaires à envisager.

 

Un ouvrage technique sur lequel les enseignant pourront s’appuyer pour la dimension prospective.

Annexes

Détermination des surfaces concernées par le plan de reboisement du scénario « Intensification »

Choix des zones à intégrer dans un plan de reboisement

Affectation des essences dans les strates

Références bibliographiques

Liste des auteurs et experts scientifiques de cet ouvrage.

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1 Cité dans la préface de Daniel Bursaux, directeur général de l’IGN et Philippe Mauguin, président-directeur général d’INRAE, p. 7

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La patrie des frères Werner https://clio-cr.clionautes.org/la-patrie-des-freres-werner.html https://clio-cr.clionautes.org/la-patrie-des-freres-werner.html#respond Thu, 17 Sep 2020 04:38:40 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=36891 Deux ans après « Le voyage de Marcel Grob », Philippe Collin et Sébastien Goethals proposent un nouvel album où ils reviennent sur l’époque de la guerre froide à travers le destin des frères Werner. Philippe Collin anime des émissions sur France Inter et Sébastien Goethals s’est déjà fait connaître pour l’adaptation de polars. La bande dessinée est complétée par un dossier à la fin et comprend également une rapide bibliographie.

L’enfance des jeunes Werner

L’histoire commence en 1945 dans les ruines de Berlin avec l’image iconique des soldats soviétiques sur le toit du Reichstag. On apprend assez vite que les frères Werner sont des juifs devenus orphelins. Ils errent dans une Allemagne en pleine désolation. On les retrouve quelques années plus tard à Leipzig en 1953, accueillis par une famille. On mesure tout de suite une des grandes forces de l’ouvrage qui est d’arriver à concilier la grande et la petite histoire.  En effet, tout au long du livre on reconnaît des épisodes connus comme l’insurrection dans la partie Est de Berlin en 1953 ou plus tard la construction du mur de Berlin. Au début du livre, Konrad part à la recherche d’aspirine pour son frère Andréas avant d’être arrêté et confondu avec un voleur. La Stasi utilise alors la situation pour l’enrôler en faisant pression sur le destin de son frère. On suit la vie des deux Werner de 1953 à 1961 mais, lors d’une interpellation, Andréas abat un ancien nazi qu’ils devaient arrêter. Condamné à quelques mois de prison, il est libéré pour se voir confier avec Konrad une mission d’une toute autre ampleur.

Deux frères, deux destins

Les deux frères sont alors séparés avec Konrad qui part vivre à l’Ouest pour devenir une taupe. Andréas devient kinésithérapeute et doit accompagner les équipes d’Allemagne de l’Est pour éviter que certains membres ne désertent quand ils sont à l’étranger. Le récit assume les sauts chronologiques car il se poursuit ensuite en 1974 autour d’un évènement : le match de football qui oppose RFA et RDA lors de la coupe du monde. Konrad mène une vie parfaitement intégrée à l’Ouest avec femme et enfants et gravite autour de l’équipe de football de la RFA. Il découvre alors que son frère, qu’il n’a pas revu depuis plus de douze ans, fait partie de la délégation est-allemande. Malgré les consignes ils se revoient en cachette mais, très rapidement, on découvre le gouffre qui s’est creusé entre eux.  Andréas rêve de l’Ouest tandis que Konrad ne comprend pas l’attirance de son frère.

Le match

On suit l’avant-rencontre avec notamment Steffi Herzog, la directrice de l’hôtel, qui accueille l’équipe de RDA. Elle n’est pas insensible au charme d’Andréas Werner. Lorsque les joueurs est-allemands arrivent à Hambourg la tentation est grande pour certains d’entre eux de découvrir au minimum la vie à l’Ouest, voire d’y rester. A partir de la page 99, la tension monte encore d’un cran jusqu’au début du match. On voit comment les supporters de RDA sont à la fois triés et encadrés par les membres de la Stasi. Tout le monde s’attend à une victoire écrasante de la RFA mais le résultat n’est pas celui qui était attendu. Cette partie occupe une vingtaine de pages.

Bien plus qu’un match de football

Le football est certes au cœur de cet ouvrage mais même si on n’est pas passionné par le ballon rond, l’histoire intéressera pour ce qu’elle contient de beaucoup plus ambitieux. Les auteurs décrivent notamment les tensions qui existent entre les joueurs de la RFA avec d’un côté, Franz Beckenbauer, et de l’autre Paul Breitner, dont les sympathies communistes sont clairement exprimées. Ce dernier fait pression sur sa fédération pour obtenir une prime en cas de victoire finale. Son attitude est l’objet de railleries de la part de certains de ses camarades qui voient dans cette revendication une contradiction avec ses accointances communistes. Pendant ce temps, Andréas a pris sa décision et souhaite passer à l’Ouest profitant de l’ambiance d’après match. Ensuite, à vous de découvrir ce qui va se passer mais on peut juste dire que le livre propose un autre saut dans le temps avant de retrouver les deux frères Werner.

Un dossier documentaire pour contextualiser et aller plus loin

A la fin de l’ouvrage, Fabien Archambault, historien et maître de conférences auteur d’un livre sur le football, propose un certain nombre de clés. Il retrace d’abord les grands temps de l’histoire de l’Allemagne après 1945 et, moins connu sans doute, explique la situation de ceux qu’on a appelés les enfants loups, c’est-à-dire ces enfants livrés à eux-mêmes en 1945. Il propose également une approche pertinente de ce qu’a représenté le football en RDA et en RFA. En RFA, ce sport fut longtemps regardé avec détachement tandis que la gymnastique était valorisée. En RDA, chaque club portait un nom en référence avec un métier comme le Dynamo pour les policiers ou le Lokomotiv pour les cheminots. Enfin, Fabrice Archambault précise ce qu’était l’ « Aktion Leder » que l’on voit dans le récit et qui avait pour but de surveiller les équipes et les supporters est-allemands lors de leurs déplacements à l’étranger.

Voici  donc une bande dessinée aux multiples dimensions : c’est à la fois une histoire de famille et d’amitié, un exemple de géopolitique, une histoire de sport et, ce qui est particulièrement réussi, c’est qu’aucune dimension n’écrase jamais l’autre ou ne s’avère être un prétexte. Un ouvrage à acquérir et à faire lire.

Pour en feuilleter quelques pages, c’est ici.

 

 

© Jean-Pierre Costille pour les Clionautes

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La France en récits https://clio-cr.clionautes.org/la-france-en-recits.html https://clio-cr.clionautes.org/la-france-en-recits.html#respond Wed, 16 Sep 2020 21:24:15 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=36907 Une somme. C’est le premier constat qui s’impose quand on se saisit de cet ouvrage polyphonique (60 auteurs) de 862 pages. On pourrait ensuite y percevoir un descendant plus ou moins proche de L’histoire mondiale mondiale de la France (Dir P Boucheron 2017), voire de 1515 et les grandes dates de l’histoire de France (Dir A Corbin, 2005). Mais non. Ce livre dirigé par le philosophe Y-C Zarka propose 59 sondages au cœur de la France, d’une dizaine de pages chacun, fondés sur des thèmes très variés. Ce florilège s’organise autour de quatre axes : les sensibilités (18 entrées), la langue française (6 entrées), les mémoires (20 entrées) et le couple Etat-société (15 entrées). Autant dire que l’historien y trouve son intérêt. Les contributions dévoilent de grandes signatures comme B Tavernier, C Gauvard, X Darcos, J-L Brunaux, P Birnbaum, ou P-A Taguieff. Des auteurs moins exposés mais très intéressants, tels J Couti pour son étude sur les récits créoles, A De Francesco sur la Révolution, N Petiteau, ou encore le sociologue E Letonturier pour son travail sur la grande muette complètent ce tour d’horizon des divergences hexagonales. Car chaque sujet développé ici est un carrefour d’opinions, un sujet de convergences et de divergences (cf Le président de la République : monarque républicain ? de J-M Denquin).

Ici… et ailleurs ?

Toutefois, la grande diversité des contributeurs génère un contenu scientifique inégal, voire décevant à l’image de la maigre analyse des frontières de la France par C Rouvellat, ou de la France et l’argent selon P Bruckner, mais aussi très enthousiasmant avec C Talon-Hugon et N Heinich et leurs contributions sur l’art contemporain, ou de C Godin sur les terroirs par exemple, qui écrit que le patrimoine national (des petits lieux, des terroirs) peut «être reconnu comme patrimoine de l’humanité», «fusion du plus singulier et de l’universel» (p78). Une conclusion à méditer en ces temps de repli identitaire. Cette dernière observation nous fait glisser vers un autre constat. En effet, cette France en récits manque cruellement de vues d’ailleurs, qui auraient sans doute apporté de la cohérence à l’ensemble proposé et une perception qui importe dans la construction de l’idée nationale et du vivre ensemble, soit un centre – la France – ne se constituant que dans un dialogue perpétuel avec sa (ses) périphérie(-s), fabrique d’une féconde interculturation.

Finalement, lorsque vient le temps de refermer ce livre, l’impression domine d’avoir quadrillé les débats contemporains, plus ou moins médiatiques, touchant au passé et au présent de la France. Ces débats liés à l’identité et à ses fragmentations, à l’égalité (des mémoires par exemple), à l’Etat toujours plus questionné, aux libertés (linguistiques, artistiques) rappellent que la foi en l’avenir reste un vaste chantier à l’orée du troisième millénaire. Une remarque à connecter sans doute aux travaux de F Hartog et de ses régimes d’historicité qui soulignent que seul compte désormais le présent, hanté par un passé fait de mémoires concurrentes. La France en récits est donc un livre destiné à tous les amoureux de la France qui s’interrogent sur ses caractéristiques contemporaines, fruit d’un riche et long héritage.

Signalons enfin que cet ouvrage a été conçu à l’occasion du vingtième anniversaire de la revue Cités (2000-2020), rendez-vous trimestriel incontournable de la philosophie politique.

La présentation de l’éditeur :

https://www.puf.com/content/La_France_en_récits

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Leçons de l’histoire de l’Afrique https://clio-cr.clionautes.org/lecons-de-lhistoire-de-lafrique.html https://clio-cr.clionautes.org/lecons-de-lhistoire-de-lafrique.html#respond Wed, 16 Sep 2020 21:20:16 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=36887 Cette leçon inaugurale du nouveau titulaire de la chaire Histoire et archéologie des mondes africains est un beau texte qui rend le lecteur plus savant mais aussi plus intelligent.

Un fil rouge accompagne cette réflexion sur l’histoire et l’Afrique : le récit qu’Ibn Battûta fait de deux fêtes qui eurent lieu en 1352 et 1353 dans la capitale, toujours introuvable, du royaume malien.

François-Xavier Fauvelle rappelle que l’histoire de l’Afrique est une histoire multiséculaire, faite de contact et de complexité. C’est pour lui l’occasion de citer ses grands prédécesseurs et collègues de Françoise Héritier à Felwine Sarr, de Jacques Becque à Achile Mbembe pour refuser le déni de l’Afrique né de la traite.

Chaque société peut dire son histoire, tel est le rôle des griots, somme de récits, sources indispensables pour les historiennes et les historiens1 de l’Afrique à traiter comme toute source. L’auteur rappelle aussi les sources écrites de la chrétienté érythréenne et éthiopienne et bien sûr du monde africain islamisé.

Ces sources montrent, sans contestation, la participation des sociétés africaines aux systèmes d’échanges mondiaux et la volonté des élites politiques de garder la trace de leur histoire.

La richesse du cette leçon tient aux nombreux exemples des échanges entre cultures, une « conversation des sociétés savantes » qui bascule dans l’inégalité avec la colonisation, temps de missions scientifiques qui « donnent au colonisateur le quasi-monopole de l’établissement du récit historique »2.

Alors quelles sources, quels récits retenir ?

Revenant à Ibn Battûta, François-Xavier Fauvelle le soumet à la critique de source, méthode bien connue des historiens, et montre l’intérêt du croisement des sources dont l’archéologie qui reste à développer. Il évoque les fouilles récentes et leurs apports et l’indispensable goût de l’enquête des archéologues, il rend hommage à Paulo Fernando de Moraes Farias3 mais aussi à ses maîtres et collègues des universités Paris I Sorbonne et Toulouse.

En conclusion, en annonçant le sujet de son futur cours au Collège de France, il réaffirme la complexité de l’histoire de l’Afrique entre villes et campagnes, animisme et religions du Livre.

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1 Je reprends ici la formulation de l’auteur

2 Cité p. 36

3 Spécialiste des sources épigraphiques du Moyen Age en Afrique de l’Ouest

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Le petit Léonard de Vinci https://clio-cr.clionautes.org/le-petit-leonard-de-vinci.html https://clio-cr.clionautes.org/le-petit-leonard-de-vinci.html#respond Tue, 15 Sep 2020 06:02:09 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=36877 Joli pari, pleinement réussi, que celui de présenter Léonard de Vinci en enfant atypique, en proie à l’incompréhension de ses copains de jeux, et non comme le vieil homme, l’icône, l’auteur de la Joconde mourant dans les bras de François 1er, devenu idole mondiale incontournable. Et de cette image justement l’auteur se moque tendrement à la fin, un des rares moments où apparaît Mona Lisa, cernée telle une rock star par des téléphones et des perches à selfies. Elle fait quelques apparitions dans le cours du récit, mais le plus souvent traitée de façon ironique, soit que son sourire cache une bouche édentée, soit qu’une fois enfin trouvé par le jeune Léonard il soit effacé par le passage intempestif d’un oiseau dont la fiente macule le dessin… La voici donc joyeusement démystifiée, à la suite d’innombrables iconoclastes dont Marcel Duchamp en 1919.

Beau choix que celui du dessinateur, qui est aussi scénariste, William Augel, déjà auteur d’un Petit Mozart. D’emblée il nous plonge dans le milieu familial du jeune Léonard, fils illégitime du notaire de la petite ville de Vinci, Ser Piero et d’une jeune fille, Caterina di Meo Lippi. Son statut de « bâtard » lui est souvent rappelé dans la BD par ses camarades qui ne cessent de se moquer de lui. Autour de la table familiale l’entourage de Léonard enfant qui fut en effet élevé dans la famille de son père : Ser Piero bien sûr, son épouse Albiera degli Amadori -la belle-mère donc de Léonard- les grands-parents paternels, Antonio da Vinci présenté comme le confident du petit et son oncle Alberto. Sa grand-mère aussi, Lucia di ser Piero di Zoso, qui pratiquait la céramique et qu’Augel nous présente travaillant avec son petit-fils, lui enseignant son art.

Ce choix de décrire l’enfance, choyée finalement de Léonard, permet de créer pour les jeunes lecteurs un environnement familier puisqu’à travers les siècles ils peuvent s’identifier facilement à ce petit garçon facétieux, rêveur, raisonneur aussi, sans rien négliger de la réalité historique.

Ensuite une série de petits sketches présente les aventures du jeune garçon jusqu’à son départ (à la fin du volume) en apprentissage chez le grand peintre et sculpteur Andrea del Verrochio. En aucun cas l’auteur ne choisit de raconter chronologiquement la vie de l’enfant Léonard, dont on sait fort peu de choses, mais il utilise au mieux les rares anecdotes recueillies chez Vasari ou dans les écrits de Vinci pour dessiner ses saynètes qui finissent, tout en divertissant, par donner une image très exacte de l’œuvre (future !) de l’artiste.

Dès nos premier pas avec Léonard, nous le trouvons avec ses copains jouant dans la neige : alors que ceux-ci ne produisent que des bonhommes biens classiques avec carotte en guise de nez, le jeune Léonard lui, bluffe tout le monde avec un magnifique cheval qui n’est autre que la préfiguration du « cavalier sur un cheval cabré » du musée de Budapest.

Ainsi tout au long du volume chaque page est l’occasion de faire allusion à une invention ou une œuvre de Léonard.

Qu’il s’agisse de montrer à un camarade que le corps humain s’inscrit dans un cercle (et nous découvrons « l’Homme selon Vitruve » de l’Accademia à Venise) ou de donner, par le biais d’une anecdote une information précise sur la technique du dessin (l’origine du fusain qui s’efface à la mie de pain ou celle des pigments) tout dans cette BD est exact ce qui permet au jeune lecteur et au moins jeune d’apprendre énormément tout en souriant des mésaventures de ce héros maladroit, rêveur, mais si plein de talent.

Le livre est rythmé régulièrement par des citations de textes de Vinci, qu’elles soient mises en valeur par l’isolement sur une pleine page avec un dessin ou qu’elles figurent dans le corps de la BD, comme en page 66 quand le jeune artiste note ses réflexions sur le détail : “Les détails font la perfection, et la perfection n’est pas un détail”, alors qu’il croque un cheval dont il admire les courbes…Par amitié pour le lecteur je le laisse découvrir la chute…Odorante ! Ou encore cette phrase prophétique, très révélatrice de l’intérêt et l’amour que Vinci vouait aux animaux : “Le jour viendra où les personnes comme moi regarderont le meurtre des animaux comme ils regardent aujourd’hui le meurtre des êtres humains” où le jeune garçon pleure devant le chat qui lui tend une souris, au grand étonnement du dit chat et du grand-père, Nonno Antonio.

De même on trouve régulièrement entre les cases ou au détour d’une page des croquis directement issus des carnets de l’artiste : catapultes, oiseaux (extraits du codex sur le vol des oiseaux), chats (directement issus de l’Étude du mouvement des chats actuellement à la Royal Collection du château de Windsor). Par ailleurs certaines pages sont entièrement consacrées aux inventions de Vinci, ainsi celle qui a pour titre Inspiration (P.7) où le jeune garçon observant un oiseau dessine la fameuse « machine volante » de 1488, puis, voyant une feuille tomber, croque aussitôt un parachute (folio 1058 du Codex Ambrosianus) et invente le char d’assaut quand il croise une tortue (folio 1030 du Codex Arundel). La « machine volante » est d’ailleurs récurrente dans l’album puisque régulièrement le jeune Vinci s’entraîne sous les sarcasmes de ses camarades à tenter de voler, toujours en vain ! Une autre planche présente le petit garçon plongeant affublé d’une tenue étrange qui n’est autre que l’ancêtre du scaphandre, copie exacte du « croquis d’un scaphandre et d’une cloche à air » de 1500 (Codex Arundel British Library). Page 37 le jeune garçon au prétexte d’aider un camarade à cueillir des fruits lui fabrique …Une catapulte ! Conforme évidemment aux nombreux dessins consacrés à cette machine dans le Codex Atlanticus.

Augel souligne aussi avec malice à la fois les talents tous azimuts de Vinci quand il lui fait énumérer face au grand Verrochio tous les métiers entre lesquels il hésite : architecte, géomètre, ingénieur, poète etc…Il illustre ainsi le propos de Vasari : « Léonard, fils de Ser Piero da Vinci, se serait distingué même dans les sciences et les belles-lettres, si, à toutes les facultés rares dont son esprit était doué, ne se fût malheureusement alliée une certaine inconstance d’humeur, qui lui faisait aborder et abandonner beaucoup de choses tour à tour. ». C’est aussi l’objet de la page « Procrastination » consacrée à ce soi-disant défaut de Vinci. Vasari est d’ailleurs largement utilisé par Aurel, tant les sources sur la vie de Léonard sont rares, l’auteur des Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes considère Vinci comme le précurseur du « Troisième âge », celui où l’art atteint sa perfection pour culminer avec le personnage de Michel-Ange. Vasari multiplie donc les anecdotes destinées à montrer à la fois le génie du peintre et son caractère d’une « royale magnanimité ». Augel les illustre pratiquement toutes : l’épisode de la rondache (bouclier) où il représente « quelque sujet bien effrayant, une sorte d’épouvantail comparable à la Méduse des anciens. Alors il rassembla dans un endroit où lui seul entrait, toutes sortes de bêtes affreuses et bizarres….. Il arrangea le tout d’une manière si étrange et si ingénieuse, qu’il en forma un monstre effroyable ». Celui où il libère les oiseaux en cage : « Souvent, en passant par les lieux où l’on vendait des oiseaux, il en payait le prix demandé, les tirait lui-même de la cage et leur rendait la liberté…. ». Il n’oublie ni le clin d’œil à Freud (épisode du milan qui, dit la légende, aurait frôlé ses lèvres avec sa queue et donc l’inventeur de la psychanalyse a tiré le célèbre Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.) ni l’utilisation par Léonard de l’écriture spéculaire : en une planche les hypothèses concernant celle-ci sont évoquées : il est gaucher, il veut coder ses recherches.

Mais le jeune garçon passe surtout son temps à dessiner : « malgré cette variété d’études, il modelait et dessinait constamment. C’était là sa fantaisie la plus forte » nous dit Vasari et c’est bien ainsi que nous le montre Augel, croquant tout son entourage. Parfois c’est Vinci lui-même qui guide Augel, celui-ci titre une de ses planches Anatomie et fait reprendre au jeune prodige littéralement les termes du Traité élémentaire de la peinture : , « il aura soin d’observer dans les membres de l’homme et des animaux, leurs contours et leurs jointures. ». Tout au long de l’ouvrage le jeune garçon a son carnet de dessin à la main, fidèle au même Traité : « Il ne doit rien voir de ce qui mérite d’être remarqué, qu’il n’en fasse quelque esquisse pour s’en souvenir »…

Au fil de l’ouvrage on trouve aussi quelques reproductions de travaux de Léonard, notamment deux caricatures : La « Caricature d’homme chauve » du British Museum ou celle-ci, conservée dans une collection particulière

.

Et pour sa grand-mère il croque des violettes (manuscrit à l’Institut de France) :

 

La BD se conclut par un petit dossier d’activités qui, tout en donnant les repères essentiels, permet quelques activités adaptées à des enfants dès leurs débuts à l’école primaire. Mais on ne saurait limiter sa lecture à cette seule tranche d’âge, les collégiens, les lycéens même au moment du chapitre Renaissance, Humanisme et réformes religieuses en tireront profit. Leurs enseignants aussi tout comme leurs parents, car il s’agit aussi et d’abord, d’une BD, drôle, au dessin malicieux. Une réussite !

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Le pays des autres https://clio-cr.clionautes.org/le-pays-des-autres.html https://clio-cr.clionautes.org/le-pays-des-autres.html#respond Mon, 14 Sep 2020 19:25:13 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=36800 Quand Mathilde vit Amine Belhaj pour la première fois, elle sut qu’une passion la pousserait vers lui. Engagé dans le régiment des spahis et portant le burnous et le sarouel, le soldat marocain était stationné avec son régiment au sud de Mulhouse. Il avait du attendre des semaines l’ordre d’avancer vers l’est. Des filles qui tournaient autour des troupes, Mathilde était le plus grande, la plus blonde aussi et elle lui servit de guide. Amine était l’étranger dans cette Alsace libérée de 1944 mais meurtrie par les années d’occupation allemande. La jeune femme de 20 ans ne demandait qu’à croquer la vie à pleine dent et découvrir le monde, elle qui a vécu une adolescence vide dans une famille ordinaire avec un père alcoolique criblé de dettes, une sœur Irène toujours en concurrence avec elle. Mathilde étouffait. Les bras d’Amine lui semblèrent si délicieux, un plaisir irrésistible qui la conduisit au mariage et à l’acceptation de partir dans un pays qu’elle ne connaissait pas, qui n’était pas le sien, le pays des autres.

Aîné de sa famille, Amine Belhaj a hérité d’une terre marocaine à 25 km au sud de Meknès, que son père rêvait de mettre en valeur. Grâce à son rôle de traducteur dans l’armée coloniale, il acquit cette ferme pour se hisser au rang des colons français mais sa mort stoppa le projet. Il avait raconté à son fils la prospérité qu’il en tirerait et cet espoir a nourri Amine pendant toute la guerre. Le jeune homme revint dans son pays, victorieux, riche d’une terre et marié à une étrangère. La première tâche du couple a été de former des ouvriers, de semer, de voir large et loin, à l’image des propos des colonisateurs comme le maréchal Lyautey.

Quand Mathilde mit le pied sur le sol marocain, elle comprit que rien ne serait comme elle l’avait imaginé. Trop souvent, elle entendit cette phrase : « Ici, c’est comme ça ». Elle comprit alors que cette fois ce serait elle l’étrangère. Pourtant, même si sa sensibilité la pousse à pleurer, tellement perdue dans un monde si différent, l’amour unit le couple. Mathilde s’avéra une battante. D’abord accueillie par sa belle famille dans la médina de Meknès, elle apprit l’arabe, partagea les rites du ramadan, s’habitua aux repas marocains. Même quand ils s’installèrent à la ferme sur l’exploitation où Amine aménagea une maison à l’Européenne, Mathilde pressentit que ce pays n’était pas pour elle. Bien sûr, elle n’en dit rien à sa famille restée en France. Bien au contraire ; réfugiée dans ses lectures de grands voyageurs comme Pierre Loti, elle brossa un tableau idyllique de son installation dans ce Maroc colonisé aux couleurs des tableaux orientalistes. Elle ne dit rien des premières années, où les déconvenues s’accumulèrent et comment l’argent de l’héritage fondit sous la chaleur du soleil marocain. Le père d’Amine se serait-il fait avoir ? Les colons français ne travaillaient-ils pas les meilleures terres, laissant les « Indigènes » s’échiner sur les sols pentus couverts du doum, alors que les Belhaj ne pouvaient s’offrir les engins mécaniques nouvellement sortis. La main-d’œuvre marocaine employée ne respectait pas toujours ce maître de maison qui s’était allié avec une française…

Arrivée au Maroc enceinte, Mathilde se réfugia dans son rôle de mère. Ses deux enfants, Aïcha et Selim, furent élevés à la campagne, loin de la ville et des contacts avec d’autres enfants. D’abord sans voiture, la famille se figea dans l’isolement, Amine tout à la tenue de sa ferme et Mathilde à celle de sa maison. Ils étaient pourtant la risée des gens en ville. Comment peut-on être si mal assortis, en ce début des années 1950 où la fièvre nationaliste s’étant emparée du Maroc. Le père, un arabe, petit et râblais, s’allier avec une Française, du camp des colonisateurs qui refuse d’accorder des droits aux musulmans ; la mère, une belle femme aux yeux verts qui dépasse d’une tête son mari et qui s’abaisse à vivre dans une ferme, dans le dénuement de certains Marocains. Les enfants, fruits de cette mésalliance, affichaient un métissage rejeté.

Pour Aïcha, le Maroc était son pays de naissance mais elle s’y sentait tellement mal et décalée. Ses parents l’avaient inscrite dans une école de sœurs réservée aux Européens, une victoire de sa mère. Mais la petite campagnarde aux cheveux crépus comme une steppe, ne trouva pas d’amies. Elle était raillée par ses congénères de la ville, si riches et bien habillées. Aïcha haïssait le pays qui était le sien.

Le troisième roman de Leïla Slimani compile le destin de deux femmes dont le rapport au pays s’inverse. De petites compromissions jusqu’à la totale acceptation, Mathilde, pourtant française dans l’âme, devient marocaine à l’indépendance. Sa fille Aïcha, pétrie de remords et de vexation, espère être marocaine dans son pays enfin libre qui lui offrirait une autre vie. L’auteur d’Une chanson douce, prix Goncourt 2016, un incroyable récit d’une nourrice idéale mais envahissante, montre un talent de conteuse hors pair. Les descriptions stimulent l’imagination du lecteur. Le récit poursuit une trame ni linéaire et ni chronologique, ponctuée de petites touches sur les personnages ainsi dévoilés. Mais surtout, Leïla Slimani décrit plusieurs destins de femmes, subissant ou se révoltant à une époque où les hommes dominent. Ce sont des femmes puissantes parce qu’elle ont su, à un moment donné, dire non. L’été dernier, l’auteur a répondu à une interview de la journaliste Léa Salamé (voir podcast sur France Inter ou le livre qui vient de sortir ) pour qu’elle s’exprime sur la puissance des femmes aujourd’hui. Oui par ses romans, Leïla Slimani peut dire qu’elle fait partie des femmes puissantes par son écriture et son talent romanesque, encré ici dans la grande Histoire. Pour sûr, certaines pages de son roman pourraient être utilisées en Histoire et en Français afin d’étudier la société coloniale marocaine et ses tensions conduisant peu à peu à l’indépendance.

                                                                                                                 Christine Valdois pour les Clionautes

Présentation par l’éditeur :

http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Le-pays-des-autres

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Versailles disparu de Louis XIV https://clio-cr.clionautes.org/versailles-disparu-de-louis-xiv.html Mon, 14 Sep 2020 19:18:06 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=36857 Ce livre, largement illustré, présente quelques lieux disparus du Versailles de Louis XIV, dont certains faisaient partie des merveilles du château (la grotte de Téthys, la Petite Galerie…). S’appuyant sur des dessins d’architecte, des gravures, des tableaux et les descriptions des contemporains de cette époque, cet ouvrage s’efforce de donner la plus exacte vision possible de ces espaces, en proposant un travail de reconstitution 3D, prolongeant le documentaire Versailles. Le palais retrouvé du Roi Soleil (réalisé par Marc Jampolsky et Marie Thiry, en 2019).

Alexandre Maral, conservateur général au musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, rappelle dans les grandes lignes les principales phases de ce gigantesque et interminable chantier voulu par Louis XIV. L’aménagement des jardins avec la réalisation du bassin d’Apollon et du bassin de Latone dans l’axe de la Grande Perspective, le Grand Canal, les premiers bosquets, les parterres, l’orangerie, la ménagerie, le tracé des trois avenues en patte-d’oie, l’enveloppe de Le Vau dévolue aux Grands Appartements, celui du roi au nord et celui de la reine au sud. Chaque plafond de ces salons est dédié à une divinité symbolisant une planète ou un satellite du système solaire : Diane, Mercure, Apollon, Jupiter, Vénus. La grotte de Téthys (située à l’emplacement de l’actuel vestibule de la chapelle), l’appartement des Bains, l’escalier des Ambassadeurs avec son éclairage zénithal et ses marbres polychromes…
L’installation de la cour à Versailles en 1682 rompt avec la tradition d’une monarchie itinérante. Après la guerre de Hollande, à partir de 1678, des remaniements de grande ampleur sont entrepris. La terrasse de l’enveloppe de Le Vau laisse place à la Grande Galerie conçue par Hardouin-Mansart (achevée en 1684), garnie de miroirs dans ses dix-sept arcades qui font face aux fenêtres et encadrée aux extrémités des salons de la Guerre et de la Paix. L’aile du Midi et l’aile du Nord se déploient. Le réaménagement de l’appartement du Roi autour de la cour de Marbre est décidé. Sur son côté sud, Louis XIV fait édifier la Petite Galerie, un espace privé où sont exposés les chefs-d’œuvre de ses collections artistiques, comme La Joconde. D’autres bosquets apparaissent. Les jardins s’enrichissent de sculptures en marbre et en bronze. Le Trianon de marbre succède au Trianon de porcelaine après 1688. Les ailes des ministres sont construites pour accueillir le personnel gouvernemental. Les écuries royales sont édifiées en marge du château (Grande Ecurie, destinée aux chevaux de selle au nord, Petite Ecurie pour les chevaux de trait et les voitures au sud). La machine de Marly, mise en service en 1682, a pour but de satisfaire en eau les nombreuses fontaines des jardins. Mais la guerre de la Ligue d’Augsbourg met à l’arrêt pendant près de dix ans les chantiers d’envergure. Le réaménagement de l’appartement du Roi a lieu en 1701 et aboutit à la réalisation du salon de l’Oeil-de-Bœuf, et à la transformation du salon du roi en chambre du Roi. Enfin, la chapelle royale, inaugurée en 1710, représente le testament architectural de Louis XIV.

La grotte de Téthys tapissée de pierres, de coquillages, de nacre, de perles et de coraux, de panneaux de miroirs, est animée de jeux d’eaux (en 1665). Elle s’ouvre sur les jardins par trois arcades. La devise solaire de Louis XIV, « Nec pluribus impar » (littéralement « Pas inégal à plusieurs ») figure sur la façade. Celle-ci est aussi occupée par un soleil (placé sur l’imposte de la grille centrale) qui rayonne sur le monde, figuré par six cartes représentant quatre continents et deux espaces antarctiques. Charles Perrault aurait imaginé le dispositif intérieur où Apollon se repose dans la grotte après avoir fait le tour de la Terre. Les admirables groupes sculptés en marbre de Carrare installés au fond de la grotte font l’objet d’un passage du poème Les Amours de Psyché et de Cupidon de La Fontaine en 1669 :
« Quand le Soleil est las, et qu’il a fait sa tâche,
Il descend chez Thétis, et prend quelque relâche.
C’est ainsi que Louis s’en va se délasser
D’un soin que tous les jours il faut recommencer… »
Ce lieu impressionne les contemporains de Louis XIV. Mlle de Scudéry fait l’éloge du groupe sculpté central, Apollon servi par les nymphes. Félibien rend compte de l’atmosphère de la grotte et de l’expérience esthétique qui se joue. Pourtant la destruction de la grotte intervient en 1684.

L’appartement des Bains, situé au rez-de-chaussée, se compose de cinq pièces principales. Les travaux sont achevés en 1680. Ces espaces particulièrement luxueux, dominés par la splendeur des marbres, auront été très éphémères, puisque la marquise de Montespan s’y installe en 1685, selon la volonté du roi. Désormais cette partie du château sera affectée à loger des membres de la famille royale, comme le comte de Toulouse (entre 1692 et 1737), dernier fils naturel de Louis XIV et de Madame de Montespan, ou les filles de Louis XV de 1752 à 1789. Elle subira donc de nombreux aménagements au fil du goût nouveau. L’enfilade correspond aujourd’hui à l’appartement de Madame Victoire. La reconstitution de l’appartement des Bains est rendue difficile compte tenu des archives lacunaires. Toutefois les nombreuses illustrations qui accompagnent ce chapitre du livre permettent de saisir la richesse des décors et l’agencement de ces pièces. Elles soutiennent efficacement les descriptions de Sophie Mouquin, historienne de l’art, qui propose des hypothèses de reconstitution de cette fastueuse création des années 1670-1680, où les marbres, les bronzes dorés et les peintures s’harmonisent.

La Petite Galerie représente une pièce d’apparat privée, qui abrite des objets et des tableaux précieux de la collection royale. Elle communique avec l’escalier des Ambassadeurs et les cabinets privés du roi. Dans un premier temps, cet espace est appelé, selon certaines sources contemporaines, la « galerie des Bijoux », en raison de la présentation des gemmes, agates et filigranes du roi. Ce lieu constituera par la suite un écrin pour les collections royales de peinture, rythmé par des « pilastres cannelés de broderie d’or ». Le décor par son raffinement devait participer à la présentation des œuvres. Une réflexion a été entreprise pour reconstituer l’accrochage des tableaux, en fonction des critères matériels et visuels de l’époque. Dans un souci d’esthétique et selon un principe d’équilibre et de symétrie, les œuvres mises en pendant sont d’un format proche, quitte à couper ou agrandir les toiles. Aussi, l’harmonie s’effectue par le sujet de l’œuvre, sa composition et ses coloris. En suivant les recommandations du théoricien de l’art, Roger de Piles, on s’autorisait, par un accrochage côte à côte, à comparer les œuvres d’un même artiste ou de deux écoles différentes. Sur ce principe, La Joconde du Florentin Léonard était présentée en regard à La Madeleine du Vénitien Titien. Des changements d’accrochage intervenaient régulièrement. Ils représentaient seulement un quart du nombre total des (75) tableaux, et concernaient davantage les tableaux de cabinet, autrement dit les petits formats.

En 1715, Jacques V Gabriel, contrôleur des Bâtiments du roi, dénombre dans le corps même du château, en plus des appartements du roi et de la reine, 20 logements de princes et de princesses et 189 « logements particuliers », affectés à ceux qui disposent d’une charge importante ou indispensable auprès du souverain ou de l’un des membres de sa famille.
C’est ainsi que le duc et la duchesse de Chevreuse avaient le privilège d’être logés dans l’aile du Midi dans un appartement de sept pièces. A partir de 1689, Charles Honoré d’Albret de Luynes, duc de Chevreuse (1646-1712), capitaine-lieutenant des chevau-légers de la garde du roi (depuis 1670) et son épouse Jeanne-Marie Thérèse Colbert (1650-1732) ont occupé dans l’aile du Nord un nouvel appartement (mieux documenté) donnant sur les jardins. On estime que le logement comprenait une douzaine de pièces pour un total d’environ 250 mètres carrés. Une telle superficie se justifie par le fait que les Chevreuse sont d’importants courtisans, titulaires de grandes charges. Mathieu da Vinha, auteur de ce chapitre et directeur scientifique du Centre de recherche du château de Versailles, rappelle que l’attribution des appartements répond à une combinaison subtile entre nécessité de service et faveur. Encore faut-il y être confortablement logé et bien placé. Des échanges d’appartement entre courtisans s’organisaient donc dans le but d’améliorer son environnement social. La topographie versaillaise témoigne de la volonté des Grands de mettre en place, au sein du château, des regroupements familiaux et des réseaux d’affinités politiques.

L’emplacement de la chambre du roi change au fil des chantiers engagés par les campagnes de travaux et des aménagements liés aux remaniements successifs. En 1684, le salon de Mercure constitue la grande chambre (d’apparat) du Roi, dite « chambre du Lit ». Louis XIV y passe environ 4000 nuits. La décoration et l’aménagement font de cette pièce un lieu de cour. L’ameublement est d’argent, à l’image de la balustrade faite d’une tonne d’argent massif et ciselé. L’argenterie sera fondue en 1689 pour financer la guerre de la Ligue d’Augsbourg, et remplacée par un mobilier de bois doré. Une nouvelle chambre du roi, désormais point focal du château, répondant à l’étiquette et adaptée à la mise en scène du pouvoir royal, voit le jour en 1701. Cette vaste pièce, précédemment salon, occupe 89 mètres carrés avec 10 mètres sous plafond. Les trumeaux de glace doivent améliorer la luminosité de la pièce. Le décor pictural souligne le goût du roi. Louis XIV passe environ 3000 nuits, durant quatorze ans, dans cette chambre, où il meurt le 1er septembre 1715. Situé au centre du palais, cet espace incarne l’aboutissement architectural, décoratif et cérémoniel du dessein versaillais du roi de France très chrétien, au cœur de sa société de cour et plus largement de son royaume.

La dernière partie du livre, « Reconstituer Versailles virtuellement », explique la démarche engagée pour la réalisation du documentaire Versailles. Le palais retrouvé du Roi-Soleil. La collecte des sources s’est appuyée sur la vaste entreprise de numérisation de plans, de coupes et d’élévations, mais aussi de détails d’architecture ou de décoration. L’exploitation de ces données a permis de consolider les hypothèses. La modélisation par la reconstitution des volumes vise à donner l’impression du réel. A cela s’ajoute l’application des textures, comme le marbre par exemple, et le réglage des éclairages. Les auteurs détaillent les techniques employées pour la reconstitution 3D des différents lieux.

Au fil de cet ouvrage, ces lieux féeriques et de pouvoir, aujourd’hui disparus, reprennent vie. L’analyse des documents d’archives et les reconstitutions virtuelles minutieuses, immersives et pertinentes permettent ainsi de saisir le caractère éphémère des décors de Versailles.

Eric Joly, pour les Clionautes.

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Black-out https://clio-cr.clionautes.org/black-out.html https://clio-cr.clionautes.org/black-out.html#respond Sun, 13 Sep 2020 13:29:20 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=36826 Black-out est une superbe fiction, très bien documentée et dénonçant avec subtilité et humour le racisme d’une société et d’une partie de son industrie culturelle notamment dans un dialogue savoureux, lorsque le personnage de Maximus Wyld, dans un tournage avec John Ford, lance une série de phrases caustiques en langue comanche .

Black-out met en scène l’acteur (imaginaire) métis Maximus Wyld (ainsi rebaptisé par Hollywood, son vrai nom étant Maximus Ohanzee Wildhorse), né dans un quartier défavorisé de Los Angeles et repéré par Cary Grant dans une salle de boxe.
Comédien de talent et grand séducteur, Maximus Wyld, devenu une « star MGM (avec une évocation de l’effroyable réification des actrices et acteurs de la compagnie)», tourne entre autres pour Capra, Hitchcock ou encore Ford.
Son combat pour l’égalité l’amène à refuser des rôles auxquels ses origines le cantonnent dans le système des représentations cinématographiques de l’époque.
Il côtoie son idole, Paul Robeson, et parvient partiellement à contourner la censure existante (l’ahurissant code Hays) en distillant de légères touches de « subversion » dans les films où il apparaît.
Sa participation à une production soviétique signe sa chute et un procès ubuesque, en plein maccarthysme, le condamne, outre à une peine de prison, à une véritable damnatio memoriae, avec une éviction pure et simple de l’ensemble des images le représentant au cinéma.

Un roman graphique dont on ne saurait que trop recommander la lecture.
Grégoire Masson

 

Note de l’éditeur : « Los Angeles, 1936. Maximus Ohanzee Wildhorse, 15 ans, rencontre Cary Grant qui le prend sous son aile. Rebaptisé Maximus Wyld par Hollywood, il devient au cours des années 40 « l’acteur aux mille visages ». Métis d’ascendance Noire, chinoise et amérindienne, il interprète essentiellement des rôles « ethniques » dans nombre de grands classiques du cinéma : chef indien, danseur Noir, dandy oriental… Dans un climat ségrégationniste, il ouvre la voie aux stars « de couleur ». Maximus Wyld était un pionnier. Pourtant, aucun générique ne mentionne son nom. Quel événement crucial l’a poussé dans les limbes ? Véritable relecture du mythe du cinéma américain par le prisme des minorités, Black-out donne à voir la dimension politique et sociale des productions hollywoodiennes ».

 

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Les nouvelles heures de Pompéi https://clio-cr.clionautes.org/les-nouvelles-heures-de-pompei.html https://clio-cr.clionautes.org/les-nouvelles-heures-de-pompei.html#respond Sun, 13 Sep 2020 13:10:57 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=36838

Massimo Osanna, directeur du site archéologique de Pompéi depuis 2014 et commissaire de l’exposition immersive du Grand Palais POMPÉI – Promenade immersive. Trésors archéologiques. Nouvelles découvertes – Grand Palais, Salon d’Honneur – Square Jean Perrin, Paris – 1 juillet 2020 – 2 novembre 2020. L’exposition, dont le thème principal est la vie quotidienne, s’ouvre sur une rue imaginaire de Pompéi, bordée de 4 Domus. La première partie évoque la vie des habitants de la cité avant l’éruption. La seconde partie est consacrée aux fouilles archéologiques les plus récentes. Au centre, les visiteurs sont immergés, grâce à des dispositifs numériques visuels et auditifs, au cœur de la catastrophe. Quelques objets du quotidien sont exposés, certains pour la première fois, ainsi qu’une mosaïque, une fresque, des sculptures et des copies de moulages des corps des victimes., raconte en dix chapitres « sa » Pompéi et ses multiples vies (du VIIe siècle av. J.-C. à aujourd’hui). La (re)découvrir avec son regard, passionné et sensible, nous entraine en introduction dans une Pompéi imaginaire, rêvée par les savants et les artistes depuis le XVIIIème siècle et le début des fouilles officielles (1748). Pour Marcel Proust, Jean Cocteau, le marquis de Sade ou Mme de Staël, cités par l’auteur, Pompéi et le Vésuve touchent les tréfonds de notre âme et inspirent réflexions et émotions. Les traces du quotidien conservées par la cité antique nous fascinent et nous troublent. Ils racontent les vies d’une humanité brutalement fauchée par l’éruption en l’an 79 de notre ère. Le chercheur invite le grand public à le suivre dans les rues de la cité antique, au travers des dernières et spectaculaires découvertes.

1. La longue vie de Pompéi : les sanctuaires et la cité 

Le premier chapitre est consacré à la Pompéi la plus ancienne, fondée vers la fin du VIIe siècle av. J-C., dont seuls les sanctuaires et la présence d’un circuit défensif témoignent aujourd’hui. La difficulté d’interprétation liée aux nombreuses fouilles dont ils ont fait l’objet, et l’intérêt qui était autrefois plus particulièrement porté aux artefacts à exposer, est compensée par de nouvelles méthodes plus adaptées et l’utilisation de toutes les technologies modernes. La connaissance des sanctuaires d’Apollon et d’Athéna permet de mieux comprendre le développement historique de la cité et ses changements d’occupation du VIe s. av. J.-C. jusqu’à l’éruption de 79 apr. J.-C. Fondations étrusques, lieux d’échanges «internationaux» à l’époque archaïque, ils deviennent des lieux de culte « locaux » durant l’époque samnite. Au IIe siècle av. J.-C. , Pompéi connait un âge d’or. Le sanctuaire d’Apollon est restructuré et deux nouvelles zones sacrées sont fondées : le sanctuaire d’Isis et le temple d’Esculape. Les objets votifs et liturgiques mis au jour dans les différentes aires sacrées témoignent d’une influence grecque.

2. Aux origines de Pompéi et des Pompéiens 

« Mi mamarces tetana » (« Je suis de Mamarce Tetana ») : à l’instar de l’inscription de ce vase en bucchero étrusque figurant parmi les plus anciens, certains vases de Pompéi « parlent » à la première personne et nous renseignent sur les premiers Pompéiens. Dès la fin du VIIe s. av. J.-C., des familles d’une nouvelle classe citoyenne se rendent dans le sanctuaire de Fondo Iozzino (du nom du propriétaire du terrain où le sanctuaire fut découvert en 1969), près de l’embouchure du fleuve Sarno, où 70 autres « vases parlants » étrusques vont être excavés. Mamarce est l’un des noms propres les plus répandus dans l’Étrurie antique et celui qui a déposé cette offrande dédicacée n’est que l’un des nombreux pratiquants du sanctuaire. Mais, comme les autres inscriptions, elle évoque « l’étrusquité » de Pompéi et de son peuplement. L’étude des vases du sanctuaire de Fondo Iozzino a permis de connaitre leur précieux contenu et de mieux comprendre le fonctionnement du rite : le vin avait un rôle central dans la communication avec les dieux. D’autres offrandes, comme des armes ou des objets personnels, évoquent des statuts de haut rang et la supériorité des Pompéiens qui fréquentaient ce sanctuaire, peut-être dédié à « Apa » (« Père » en langue étrusque) identifié par l’auteur à Jupiter Meilichios.

3. Rues, maisons et boutiques, le nouveau quartier retrouvé de la Région V 

Dans le chapitre 3, nous accompagnons M. Osanna dans sa visite guidée d’une partie de la Région V au Nord-Est de la ville, dans le quartier appelé Cuneo (le coin). L’aspect actuel du quartier date du IIIe-IIe s. av. J.-C. La « ruelle des Balcons », entièrement dégagée, comprenait deux maisons sur le côté occidental : la luxueuse maison des Noces d’Argent, la plus imposante du quartier, et la maison d’Orion, devenue célèbre en décembre 2018 grâce aux mosaïques qui y ont été découvertes (décrites dans le chapitre 6). La maison du Jardin lui fait face, sur le côté opposé de la ruelle. Des travaux de restauration suite au tremblement de terre de 62 apr. J.-C. étaient en cours sur la façade et dans la rue où le dallage n’était pas encore terminé lors de l’éruption. La visite se poursuit dans la maison d’Orion, qui s’est développée selon le modèle des maisons à atrium du IIe s. av. J.-C. (fermé vers la fin du Ier s. av. J.-C.). Deux marches maçonnées indiquent la présence de l’escalier de bois qui permettaient d’accéder aux pièces de l’étage. Un plan du rez de chaussée de la maison (p. 75) rend compte des différentes pièces décrites par l’auteur. Dans le triclinium, dédié aux repas, les archéologues ont révélé les traces carbonisées des lits, des matelas et et des lambeaux de tissu qui les recouvraient. La décoration de la maison, dans un état de conservation remarquable, mettait en valeur les décors originaux du Ier style, comme pour manifester l’ancienneté de la demeure et l’enracinement de la famille dans la Pompéi des origines. Parmi les meubles et les objets de la vie quotidienne mis au jour dans la maison, une quantité significative d’une grande qualité provient de la chambre 6, malgré la présence d’une tranchée lors d’explorations clandestines. La pièce est également décorée d’une des deux remarquables mosaïques découvertes lors de cette campagne de fouilles.

4. « Sans gloire » mais pas « sans histoire » 

« XVI K NOV IN OLEARIA / PROMA SUMSERUNT (…) » (« Seize jours avant les calendes de novembre ils ont prélevé dans le cellier à huile … »). Sur la paroi Est de l’atrium de la maison du Jardin, la découverte de cette petite note insignifiante, relative à la gestion de la domus, va avoir des répercussions historiques. Invectives de rues, inscriptions électorales, sarcasmes, évocations sexuelles, citations littéraires ou déclarations d’amour, les graffitis de Pompéi nous font réfléchir sur notre proximité avec les Anciens de la ville. Les inscriptions relevées dans la maison d’Orion ou de sa voisine, la maison du Jardin, n’échappent pas à la règle. Là encore, un plan de cette dernière (p. 101), en restructuration au moment de l’éruption, permet au lecteur de s’orienter. De nombreux épigraphes et dessins réalisés à la craie, au charbon ou gravés avec un stylet y ont été retrouvés un peu partout ; comme ce phallus, dessiné au- dessus de la tête de lit d’une chambre à coucher en contact direct avec l’extérieur, qui semble indiquer l’exploitation de prostituées au profit du maitre de maison. D’autres graffitis obscènes ornent le mur Sud de l’entrée. L’inscription au charbon de l’atrium fournit quant à elle une indication temporelle permettant de déduire la date de l’éruption à l’automne. L’inscription mentionne un mouvement de produit dans le cellier « seize jours avant les Calendes de novembre », soit le 17 octobre. Des fruits d’automne présents dans les maisons et boutiques pompéiennes laissent eux aussi penser au 24 octobre, au lieu du 24 août de l’an 79 apr. J.-C. mentionnés dans les manuscrits médiévaux qui reprennent les lettres de Pline le Jeune.

5. Gladiateurs et tavernes : occupations et loisirs 

M. Osanna nous entraine ici dans la vie de quartier de l’un des carrefours de la ville, sur l’esplanade qui s’ouvre au croisement des ruelles de Balcons et des Noces d’Argent. Petite place de quartier, les habitants s’y retrouvaient notamment pour s’approvisionner en eau. Des inscriptions électorales tapissaient les murs des édifices. Un lieu de culte aux lares compitales, les divinités protectrices des carrefours, et deux tavernes s’y côtoyaient. Dans l’une d’elle, une remarquable peinture de deux gladiateurs en action, décrite par l’auteur, décorait le local (voir la 6ème planche du cahier hors texte en fin d’ouvrage). Un thermopolium, lieu de restauration rapide, lui faisait face, de l’autre côté de la petite place (voir la 8ème planche du cahier hors texte en fin d’ouvrage). Une fois dégagé du matériel volcanique, le comptoir est apparu intact aux archéologues. Des analyses des restes conservés, associés aux résultats d’autres fouilles, comme celle d’un dépotoir dans la ruelle de Cecilius Giocondus, permettent aux chercheurs d’établir le « régime méditerranéen » des Pompéiens.

6. Le mystère élucidé des mosaïques d’Orion

La maison d’Orion doit son nom aux deux spectaculaires mosaïques sur fond noir qui y ont été découvertes (voir les planches 9 et 10 du cahier hors texte en fin d’ouvrage). Toutes deux déplacées de leur emplacement d’origine, elles ont été insérées dans des sols de mosaïque plus anciens, l’une dans une aile de l’atrium et l’autre dans le cubiculum, la chambre de repos. La première met en scène trois personnages superposés au-dessus d’un cobra. En haut, une figure masculine ailée, tient une couronne et la dirige vers une deuxième figure ailée qui enflamme les cheveux de la troisième figure avec une torche. Celle-ci est dotée de grandes ailes de papillon. La partie inférieure du corps est celui d’un scorpion dont l’homme semble émerger. La deuxième mosaïque appartient à un même cycle mythique. Un énorme papillon multicolore aux ailes ouvertes est tenu par un personnage masculin partiellement conservé qui tient par des lanières différents animaux sauvages, aigle, renard, panthère, ours, chien, crocodile, sanglier et sans doute une chimère. L’iconographie de ces deux scènes est inconnue par ailleurs. Après « enquête » et « autopsie » poussée des mosaïques, M. Osanna identifie le personnage central au héros Orion, transformé en constellation. Un texte d’Ératosthène vient conforter son interprétation : « Orion se rendit en Crète et se livra au plaisir de la chasse avec Artémis et Léto. Il menaçait de détruire toutes les bêtes féroces vivant sur terre. Gaia, en colère contre lui, fit surgir un scorpion gigantesque qui l’ayant mordu de son aiguillon, le fit mourir ; mais Zeus, à la prière d’Artémis et Léto, le plaça parmi les étoiles à cause de son courage, et il y plaça également le scorpion, en mémoire de cet événement ». La chevelure en flammes évoque le catastérisme en cours. Pour l’auteur, l’enquête est bouclée.

7. Dans la chambre de Léda : mythe et érotisme 

Le tableau illustrant le mythe de Léda provenant d’une chambre à coucher de la maison homonyme est l’une des découvertes majeures de ces dernières années. Après un bref descriptif des travaux de sécurisation du front de fouilles dans cette zone, dans la Région V, le long de la rue du Vésuve, l’auteur raconte avec émotion la découverte inopinée de « l’un des plus beaux tableaux mythologiques que la cité vésuvienne nous ait restitué » (p. 175). De la maison, destinée à rester enterrée, seules ont été fouillées l’entrée, une partie de l’atrium et une chambre à coucher. Dès l’entrée, une peinture de Priape pesant son énorme phallus érigé évoque la prospérité des lieux et du dernier propriétaire. Un grand tableau avec le mythe de Narcisse figure sur la paroi Sud de l’atrium et, sur les côtés, des figures ailées provenant du monde de Dionysos, des Satyres et des Ménades, sont un « hymne à la joie de vivre » des résidents. Enfin, dans le cubiculum, entièrement dégagé, la fresque de Léda, levant son voile pour accueillir le cygne, est un « véritable chef-d’œuvre d’érotisme » (pour les trois tableaux, voir les planches 11 et 13 du cahier hors texte en fin d’ouvrage).

8. Le plus aimé des Pompéiens – Une tombe particulière à la porte de la ville 

Autre découverte inattendue : celle d’une tombe monumentale construite au cours du Ier siècle apr. J.-C. et retrouvée lors des travaux de restructuration de l’actuel siège des bureaux du Parc archéologique, le long de la voie qui sort de Porta Stabia en direction du port. Une inscription longue de 4 mètres rappelle les grands moments de l’histoire pompéienne et celle de son commanditaire. On y apprend entre autres que pour célébrer son entrée dans la communauté civique, ce dernier convia l’ensemble des citoyens de Pompéi à un spectacle de gladiateurs où avaient été engagés 416 combattants, ainsi qu’à un fastueux banquet où les convives étaient répartis par groupes de quinze sur 456 tricliniums, soit 6840 citoyens ! Un rapide calcul permet alors à l’auteur d’estimer la population de Pompéi à 45 000 individus, esclaves inclus. L’inscription évoque ensuite ses largesses envers le peuple et les combats de gladiateurs qu’il offrait aux Pompéiens. Un grand relief récupéré au XIXe siècle, dont l’iconographie correspond au texte épigraphique, appartenait possiblement à cette tombe. Mais qui était le défunt et était-il vraiment mort lors de l’éruption ? Il s’agissait sans nul doute de quelqu’un de très populaire, que l’enquête de M. Osanna identifierait à Nigidius Alleius Maius, représentant d’une nouvelle classe dirigeante peut-être décédé lors de l’éruption.

9. Cendres et lapilli : anatomie d’un désastre 

« Pompéi est un lieu d’exception, où s’offre au passé une occasion de ressusciter » (p. 250). Dans ce chapitre, l’auteur s’emploie à décrire la stratigraphie archéologique dans la zone des nouvelles fouilles pour mieux comprendre l’histoire de la cité et de ses précédentes excavations, clandestines et officielles. L’éruption explosive de 79 apr. J.-C. a, dans un premier temps, formé une puissante colonne éruptive de 32 kilomètres, entrainant une pluie continue de pierres poreuses, les lapilli, qui allaient recouvrir tous les espaces ouverts de la ville sur 2 mètres de hauteur. Les accumulations de ponces entravaient alors les issues extérieures et surchargeaient les toits peu pentus. 400 victimes n’auraient ainsi pas pu fuir, piégées dans leurs maisons. Dans un second temps, après 20 heures d’activité, la colonne s’affaisse et s’effondre, entrainant sept coulées pyroclastiques dévastatrices, composées de cendres et de gaz. Les morts sont multiples : asphyxie due aux cendres, choc thermique ou traumatismes.

Le décès de la première victime découverte dans la Région V, près du carrefour entre la ruelle des Balcons et celle des Noces d’Argent (voir chapitre 5), est emblématique. La presse en a fait un homme sans tête, écrasée par un énorme bloc de calcaire. Les chercheurs ont pu déterminer que le fuyard avait été surpris par le quatrième flux pyroclastique et avait dû mourir asphyxié par les cendres. Le bloc l’aurait écrasé post mortem. Son crâne et son humérus gisaient sous lui, au fond d’un couloir creusé lors de fouilles clandestines.

10. « Arrachés à la mort » les premiers moulages des victimes de Pompéi 

Le Grand Projet Pompéi avait pour objectif principal de financer les opérations de sécurisation des ruines et la restauration des bâtiments. Mais il a également permis de constituer un catalogue des artefacts conservés dans des dépôts in situ. Les moulages des victimes en font partie. Les découvertes sont là encore exceptionnelles. Biographie des victimes, aspect et santé, sont connus grâce aux radiographies des restes osseux et aux analyses d’ADN effectuées. L’étude des moulages montrent aussi une pratique qui évolue : le plâtre utilisé au XIXe siècle était de meilleure qualité et a permis de garder des empreintes plus fines ; à l’inverse, l’emploi du ciment dans les années 1980 a donné des résultats moins fidèles et des moulages plus lourds et plus fragiles. L’auteur prend ensuite l’exemple emblématique de la réalisation des moulages du premier groupe de fugitifs découverts en 1863. Il décrit comment G. Fiorelli, alors surintendant, utilisera pour la première fois une technique qui allait permettre de redonner forme aux corps et reproduire leurs dernières expressions. Sur 103 moulages retrouvés par la bibliographie, 90 ont été recensés. Une vingtaine ont bénéficié d’une restauration minutieuse et ont été exposés en 2015 dans le cadre de l’exposition pompéienne « Pompéi et l’Europe. 1748-1943 ». Ces moulages sont aujourd’hui « recontextualisés » et exposés dans des espaces adaptés.

Annexes 

Les 44 pages suivantes décrivent la première phase des fouilles officielles à partir de 1748 et l’action des grandes figures du passé qui ont œuvré à Pompéi, telles que G. Fiorelli et A. Maiuri. Puis, il s’attarde sur la dernière vie de Pompéi et les fouilles entreprises suite à l’effondrement de la Schola Armaturarum en 2010. Le Grand Projet Pompéi, plan de mesures de sécurisation structurelle de tout le site, terminé fin 2019, a permis de consolider les fronts de fouilles, de restaurer une trentaine de demeures et de mettre 32 des 44 hectares fouillés à disposition du public.

Notes (p. 333-357) / Chronologie (p. 358) / Glossaire des termes latins et techniques (p. 359-361) / Bibliographie (p. 363-392) / Cahier hors-texte de 16 pages avec des photographies en couleur en fin d’ouvrage.

 

En conclusion, Les nouvelles heures de Pompéi est un ouvrage scientifique pour le grand public, accessible et très bien documenté (on regrettera juste un plan général du site). Tour à tour carnet de fouilles, guide touristique de la Région V, enquête policière ou récit historique, il passionne et nous entraine dans les différentes vies de la cité jusqu’aux grandes découvertes de ces dernières années. Le billet pour Naples est d’ores et déjà réservé.

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