La Cliothèque https://clio-cr.clionautes.org Le service de presse des Clionautes Mon, 06 Jul 2020 20:41:44 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.4.2 L’avènement des loisirs. 1850-1960 https://clio-cr.clionautes.org/lavenement-des-loisirs-1850-1960.html https://clio-cr.clionautes.org/lavenement-des-loisirs-1850-1960.html#respond Mon, 06 Jul 2020 20:39:10 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=31175 L’Historien Alain Corbin est passé maître dans l’histoire et la description des sensations et des sensibilités. Au nombre de ses centres d’intérêt insolites : la pluie, le vide, le silence, la fraicheur de l’herbe…Dans ce livre dont la première édition date de 1995, cet historien de l’impalpable, du fugace et de l’évanescent fédère sous sa houlette un collectif d’historiens et de sociologues. Il nous y raconte l’histoire des loisirs comme une épopée. Celle de l’évolution des rapports au temps disponible et l’invention des usages que l’on en fait. 

En onze chapitres denses, chacun rédigé par un spécialiste, l’avènement de nouvelles formes d’occupation du temps libre nous est relaté comme une conquête en même temps qu’une quête perpétuelle. Une quête mue par le désir et un certain hédonisme. De fait, désir et plaisir sont des thèmes récurrents dans le travail d’Alain Corbin. Désir d’ailleurs, désir d’autrement, plaisirs des sens. 

Mais il importe avant d’aller plus loin, d’être précis dans les termes et de ne pas confondre le temps de non-travail et le temps de loisir. « Au sein des élites, le loisir, c’est-à-dire la disponibilité est jugé par beaucoup indispensable à l’épanouissement de l’individu, à la construction harmonieuse du sujet[…] L’impression dominante est qu’au sein des élites du XIX siècle le loisir se trouve valorisé. Le bourgeois apparait « très largement comme l’homme du temps libre » »

Alain Corbin explique plus loin : « Le loisir, écrit Littré en 1869, est un temps qui reste disponible après les occupations. […] Selon le dictionnaire d’Augé, soixante et un an plus tard, il est l’ensemble des distractions, occupations auxquelles on se livre de son plein gré, pendant le temps qui n’est pas pris par le travail ordinaire. » Entre ces deux dates s’est opéré un glissement sémantique. Nous sommes passé du loisir aux loisirs. 

Dans l’introduction, Alain Corbin évoque le temps d’avant les impératifs d’efficacité et de productivité. Au début du XIXe siècle, ce temps-là est commun tant au paysan, qu’à l’artisan et à l’ouvrier. Il se caractérise par sa porosité, sa souplesse, « son ouverture à la spontanéité, à l’interruption fortuite ou récréative ». Il n’y a pas encore de distinction franche entre le temps de travail et de non-travail. « Ces deux catégories sont en interaction. » Mais ça c’était avant. 

Peu à peu une distinction s’opère entre le travail à la tâche et celui qui est défini par le temps qu’il occupe. « En cette fin de la proto-industrialisation, l’importance du travail à domicile rend difficile la distinction entre le labeur, la vie familiale et les activités ménagères […] Au fil des décennies, la société occidentale tout entière se trouve soumise au temps mesuré de l’horloge puis de la montre. »

C’est à mesure que le temps est intériorisé, qu’il devient monocorde, laissant peu de place pour les activités multiples, qu’il commence à filer et que s’impose la nécessité de le mesurer, de le contraindre. Une vision comptable du temps, une des marques de la modernité. 

Le temps est : « vu désormais comme pouvant être perdu, gaspillé, rattrapé, gagné. C’est lui qui a suscité la revendication de l’autonomie d’un temps pour soi dont la grasse matinée et la pêche à la ligne constituent des séquences emblématiques. » Ces thèmes, les occupations du temps, habituellement traités par les sociologues trouvent ici leur profondeur temporelle et, partant, leur historicité. Le récit mène le lecteur de par l’Europe à travers les strates sociales, les lieux d’urbanité : urbains et ruraux, les différentes perceptions du temps mais aussi de l’espace. 

Le voyage débute en Angleterre, pays où émerge les désirs de disponibilité et de distraction. En effet, le Royaume-Uni est le premier pays où sont pensées à grande échelle les questions liées à l’organisation du travail et des loisirs et l’urbanisation sans précédent produites par la révolution industrielle. « Il est le laboratoire où se sont inventés les nouveaux usages du temps. » Initialement récompense et privilège des gens de naissance noble le temps libre les distingue des classes populaires. L’absence de loisirs est un signe de pauvreté et trahit : « la mentalité méprisable, l’esprit mercenaire du négociant borné, obsédé par l’appât du gain. » Les loisirs sont la marque distinctive des patriciens.  

Dès lors, les membres de la classe moyenne n’ont de cesse de vouloir, grâce à leur argent, accéder à cette vie de la Société où l’été se passe à la campagne et les hivers en ville. Cet avènement des loisirs est aussi l’histoire de la démocratisation du temps libre, conséquence de la baisse des heures travaillées et de l’obtention de jours de congés, et d’une course perpétuelle a la distinction au sens bourdieusien du terme. Certaines activités tel que le jeu de fléchette sont l’apanage du peuple. Tandis que d’autres, à mesure qu’elles se popularisent, sont délaissées par les élites : concerts, bals, soirées, jeux…

Le chemin de fer joue un rôle primordial dans l’accession aux loisirs et dans l’accélération du temps. Son arrivée révolutionne l’usage du temps libre ouvrant de nouveaux terrains d’explorations qui avec l’invention du steamer s’étendent rapidement outre-manche. Avec ces nouveaux moyens de transport un brassage des classes sociales s’opère. L’Anglais moyen côtoie le milord. L’accession aux loisirs prend alors parfois les apparences d’une course, une fuite en avant, pour profiter de ce temps qui file mais aussi pour certains, se différencier de la plèbe. 

Une recomposition s’opère. Celle des rapports sociaux, notamment familiaux, mais aussi des espaces et de leurs usages. Le temps libre était initialement organisé autour des fêtes religieuses, des moments forts de la vie agricole et du calendrier politique. « Depuis le Moyen-Âge, la plupart des voyages, lorsqu’ils n’avaient pas un but commercial, étaient entrepris à des fins religieuses. Avec le temps, la foi céda le pas à la santé comme but avoué de voyage. » Les villes thermales sont ainsi les premières destinations du tourisme de masse après avoir été des lieux de villégiature prisés par la classe dominante. En Allemagne, la villégiature maritime connait un essor plus précoce. En France, Dieppe est le lieu prisé de la Cour sous la Restauration tandis que Trouville considérée comme moins chic devient une plage à la mode avec la monarchie de Juillet. 

La Suisse devient un lieu de villégiature prisé. Toujours plus haut, la montagne est une nouvelle passion bientôt relayée par le yacht ou le paquebot. Il faut aller toujours plus loin.  Le monde devient un terrain de jeu. Apparaissent les agences de voyage dont Thomas Cook (1820-1890) qui popularise le voyage à l’étranger est le précurseur. 

Dans le chapitre trois, André Rauch, spécialiste du corps expose : « la brusque mutation du voyageur en touriste, au sens moderne du terme. » La massification des loisirs entraine un aménagement des espaces et l’émergence d’une temporalité propre. « Les vacances dessinent un nouveau temps social ». Le temps des vacances « dans la mesure où la massification des pratiques l’a inscrit de plus en plus nettement en opposition avec le temps du travail. » marque une rupture non seulement temporelle mais également identitaire. « Il autorise l’attention à soi, l’expérience de soi, voire la révélation de soi. Il est le temps durant lequel le corps retrouve une existence oubliée. »

Nous assistons ainsi au fil des pages à la métamorphose des sociétés européennes. Une métamorphose des publics, des lieux et des usages. Usage de la nature, des paysages, des images. Image et usage de soi ; l’égo est peu à peu exalté avec la mise en valeur et la représentation du corps. Le corps sportif, le corps hâlé. Une (ré)invention du moi dans une nature revisitée, faisant du temps de loisir une expérience esthétique, sensuelle et sensorielle qu’il convient d’afficher. L’antique noble oisiveté, otium cum dignitate, qui associe disponibilité et activité consentie entre en concurrence avec une activité ostentatoire. 

La ville , et plus particulièrement Paris, comme cadre du loisir citadin est abordée dans le quatrième chapitre par Julia Csergo. Avec cette dernière nous apprenons que si aujourd’hui Paris donne le la et impose son temps, cela ne date que de la fin du XIXe siècle. En effet, « Il règne dans la France du XIXème siècle une extrême multiplicité des temps : leur unification arrive bien après celle des monnaies et des mesures, puisque c’est en 1891 seulement que l’horaire parisien est imposé à toute la France. » Quelques décennies auparavant l’étoile de Legrand a consacré un réseau ferroviaire français centré sur la capitale. 

La rupture entre temps de travail et temps de loisir est entérinée dans la pratique du sport. Activité par excellence de la disponibilité et de l’écoute du corps auquel Georges Vigarello consacre le chapitre six.  

Les huit premiers chapitres de l’ouvrage font principalement une histoire des élites. Les trois derniers chapitres sont, eux, essentiellement consacrés à l’invention du temps libre dans le reste de la société : les travailleurs, les ouvriers.  De ces catégories sociales les classes dominantes entendent organiser, canaliser, les loisirs. En effet, cette « volonté de définir, de contrôler et de dicter les modalités du loisir des travailleurs… est alors éperonnée par la crainte de l’anarchie des usages d’un éventuel temps pour soi. » Les classes dominantes redoutent la licence dionysiaque, la débauche des moments d’oisiveté de la plèbe livrée à ses bas instincts. 

Mais à cette volonté de contrôle se mêle aussi un sentiment de générosité. « Bien des partisans de l’organisation des loisirs ont visé, avec sincérité et désintéressement, le progrès moral de la classe ouvrière, sa promotion intellectuelle et son accès à la subtilité des modes de l’appréciation esthétique. » Le paternalisme entend édifier les masses. 

Tout ceci n’est bien sûr qu’une affaire de représentation. Comme le montre le neuvième chapitre. A la fin du siècle les travailleurs, avec la réglementation et la diminution progressive du temps de travail, l’élévation du niveau de niveau et de la formation scolaire, diversifient leurs loisirs. Ils fréquentent théâtres et cafés-concerts et deviennent des lecteurs passionnés de romans-feuilleton-ce genre nouveau de littérature fait flores- et de fascicules.  Cet engouement populaire est alors vivement critiqué par les élites. « Le peuple spontanément, se précipiterait sur les mauvaises lectures et les mauvais spectacles qui seraient un poison pire que l’alcool. » Dans cette course à la distinction, la lecture devenue pratique de masse « est abondamment vilipendée. Elle n’est réhabilitée que lorsque se développe un nouveau loisir populaire, le cinéma. » Ce dernier devient alors la nouvelle cible des critiques de l’élite.

Le XXe siècle est véritablement le siècle de la démocratisation des loisirs. La conquête du temps libre s’accélère lors de la Grande Guerre, pendant laquelle le mouvement ouvrier se trouve en position de force. Les années 30, temps de l’instauration des congés payés dans la plupart des pays européens, sont abordées dans le onzième et dernier chapitre. Où l’on apprendra entre autres choses qu’en France, les congés payés sont une pratique plus ancienne initiée par l’armée. 

Avec ses collaborateurs, Alain Corbin nous livre au final une histoire des sociétés occidentales appréhendées par un biais original. Les candidats à l’agrégation externe liront d’ailleurs ce livre avec profit. En effet, dans les trois derniers chapitres particulièrement, cette histoire de l’avènement des loisirs entre en résonnance avec la nouvelle question d’histoire contemporaine : « le travail en Europe occidentale des années 1830 aux années 1930. Mains-d’œuvre artisanales et industrielles, pratiques et questions sociales ». 

Yasmina Patient

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Le cerveau de nos élèves est extraordinaire ! : La pédagogie éclairée par les neurosciences cognitives https://clio-cr.clionautes.org/le-cerveau-de-nos-eleves-est-extraordinaire-la-pedagogie-eclairee-par-les-neurosciences-cognitives.html https://clio-cr.clionautes.org/le-cerveau-de-nos-eleves-est-extraordinaire-la-pedagogie-eclairee-par-les-neurosciences-cognitives.html#respond Mon, 06 Jul 2020 20:30:12 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=31149 « Encore un ouvrage sur les neurosciences et les apprentissages ! » : dès ses premières lignes, Nolwenn Guedin démine le terrain et entend préciser son projet. Elle veut livrer une approche sur le cerveau qui s’enrichit de l’ensemble des connaissances actuelles sur les apprentissages. Elle souligne dès le départ qu’il existe plusieurs mécanismes pour apprendre et que les enseignants disposent d’une liberté pédagogique pour agir au mieux. 

Cinq entrées pour mieux comprendre le cerveau

Nolwenn Guedin est professeure des écoles et titulaire d’une thèse en cognition mathématique. Elle aborde cinq domaines, à savoir l’éveil des cinq sens, les émotions, les capacités attentionnelles, la mémorisation et enfin la motivation. Chaque chapitre est construit de la façon suivante : une amorce par un cas concret, une évocation des approches pédagogiques possibles, des éclairages scientifiques, le décryptage d’un neuromythe puis des fiches-outils pour ouvrir des pistes concrètes. Chaque chapitre occupe ainsi de vingt à trente pages en moyenne. L’ouvrage comprend en outre des encarts pour définir des éléments notionnels, quelques schémas ou photographies et une bibliographie. 

Les cinq sens

La situation concrète proposée permet de poser la question centrale à savoir : comment stimuler les enfants dans tous les domaines sensoriels, en dépit d’appétences premières manifestement si différentes ? Nolwenn Guedin rappelle d’abord les apports de Friedrich Froebel ou de Maria Montessori. Elle souligne que cette approche sensorielle, que l’on trouve dans les travaux des pédagogues, se retrouve aujourd’hui souvent dans les classes maternelles. Pour la sous-partie sur les éclairages scientifiques, l’auteure passe en revue chacun des sens puis elle se focalise sur le neuromythe qui voudrait que « tout se joue avant 3 ou 6 ans ». La plasticité cérébrale contredit cette idée reçue. La boite à outils offre trois possibilités, dont une qui invite à une exploration pluridisciplinaire de la nature avec les élèves. 

Les émotions

Il est difficile de dissocier l’acte pédagogique de l’état émotionnel des élèves quel que soit leur âge. Nolwenn Guedin évoque notamment l’importance des rituels. Elle passe en revue plusieurs auteurs de référence et notamment Célestin Freinet pour qui toutes les productions de l’enfant étaient utiles à son développement. Le simple rituel oral du matin «  Quoi de neuf ?  » peut, à sa façon, y contribuer. Les fichiers auto- correctifs sont également un procédé intéressant puisqu’ils permettent à l’élève d’avancer à son propre rythme. Plus récemment, on a vu apparaitre les « classes flexibles » qui font que l’enfant peut, par exemple, s’installer où il veut pour travailler dans les différents espaces proposés. Dans les éclairages scientifiques, l’auteure revient sur l’importance de la communication avec autrui ou sur les Cogni ‘classes qui mettent l’accent sur les mécanismes d’apprentissage. En terme de neuromythe, il faut arrêter de penser que la punition puisse faire le moindre bien.

Le contrôle attentionnel

Sur la question de l’attention, après avoir abordé les activités de « vie pratique » à l’école Montessori, l’auteure met l’accent sur l’intérêt de jeux comme « Jacques a dit », ou les Dobble. La sous-partie sur les éclairages scientifiques permet d’évoquer des notions comme la planification, l’inhibition ou le maintien de l’attention en lien avec la mémoire de travail. On peut souligner l’intérêt de la première fiche outil qui propose aux élèves une programmation en sous-tâches, histoire de ne rien oublier à faire dans un exercice. La fiche outil 2 traite elle de l’inhibition en utilisant le jeu comme entrée. En revanche, on peut oublier la brain drain gym car elle n’améliore pas l’attention et la capacité travaillée ne conduit à aucun transfert au fonctionnement général du cerveau. 

La mémorisation

Nolwenn Guedin rappelle d’abord les travaux d’Olivier Decroly et le  cite : « On ne sait vraiment bien à fond que ce qu’on a compris ». Les chercheurs actuels insistent sur la nécessité d’aller du concret aux concepts. Jérôme Bruner avait déjà dit cela lorsqu’il évoquait trois phases à savoir : agir sur des objets concrets, former des images à partir d’instructions concrètes et enfin adopter des notations symboliques. Ce débat se retrouve aujourd’hui avec la méthode de Singapour pour les mathématiques. On sent également une orientation forte vers ce qu’on nomme globalement « les approches explicites ». En effet, il faut bien mesurer que tout ne peut pas être découvert en permanence par l’élève et que ce type d’approche ne bénéficie qu’aux élèves ayant déjà de bonnes facultés cognitives et d’auto apprentissage. L’auteure s’arrête davantage ici sur les apports des neurosciences en s’appuyant sur les quatre piliers de l’apprentissage popularisés par Stanislas Dehaene. On peut relever que faire pratiquer aux élèves des travaux de groupes est un bon levier pour qu’ils s’engagent ce qui est un des piliers. On sait aussi aujourd’hui que plutôt que de relire sans cesse son cours, le moyen le plus efficace est de se tester. Les fiches outils reviennent sur les jeux de mémorisation qu’on peut utiliser à ces fins avec ses élèves. 

La motivation 

L’auteure cite à nouveau Olivier Decroly et Célestin Freinet. Le premier avait mis en évidence quatre centres d’intérêt qui correspondent aux besoins naturels de l’enfant à savoir se nourrir, se protéger, se défendre et travailler au sein de la société. L’éclairage scientifique revient sur les notions de motivation intrinsèque et extrinsèque. Le neuromythe est consacré au fait que le numérique motiverait les apprenants. Il faut se méfier du degré de maitrise de l’outil numérique par les jeunes qui manquent parfois de formation pour certains logiciels ou fonctions de base. En revanche il est certain que l’outil informatique est recommandé pour les phases d’entrainement et de test car l’élève n’est pas jugé par la machine. Une des fiches outils présente d’ailleurs deux applications très utiles, « Plickers » et « Anki ». 

En conclusion, Nolwenn Guedin relève que « nous assistons à une diffusion de principes pédagogiques qui se révèlent probants à la lumière de véritables démarches scientifiques ». L’ouvrage est donc rapide mais tout enseignant se doit de connaitre les éléments de ces cinq clés et peut aller ensuite plus loin en s’appuyant sur les pistes bibliographiques proposées.  

© Jean-Pierre Costille pour les Clionautes.

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La revue dessinée, numéro 28 https://clio-cr.clionautes.org/la-revue-dessinee-numero-28.html https://clio-cr.clionautes.org/la-revue-dessinee-numero-28.html#respond Mon, 06 Jul 2020 13:01:43 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=31146 Voici venu le temps de « La Revue dessinée » pour l’été : elle parle de justice opaque à travers le cas peu connu des tribunaux d’arbitrage ou de justice demandée avec les crimes commis en Syrie. Sans y voir aucun opportunisme puisque le reportage était prévu depuis longtemps, vous trouverez également une enquête sur la collapsologie.

Crimes et châtiments 

Après neuf ans de guerre en Syrie, quelle est la situation ? Un quart de la population vit à l’étranger et le conflit aurait déjà fait plus de 350 000 morts. Le reportage est consacré à celles et ceux qui se sont lancés dans un combat contre l’impunité du gouvernement syrien. Il change de couleur de fond selon que l’on se situe hier en Syrie ou aujourd’hui en Europe. On suit d’abord Anwar Al-Bunni, un célèbre avocat qui a lui- même passé sept ans en prison. Il collecte des témoignages pour documenter les crimes commis par le régime. Aujourd’hui, ce sont plus de trois millions de documents qui ont été récoltés et tous doivent être vérifiés et notamment ceux qui portent témoignage des conditions de traitement dans les prisons. L’étape suivante c’est de se tourner vers la justice internationale mais c’est un véritable chemin de patience. Pour arriver à faire condamner des responsables, l’entrée choisie par les avocats est celle de la compétence universelle des Etats. En effet, cette clause permet à un Etat de juger les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis hors de son territoire, quelles que soient la nationalité et la résidence du criminel. On estime que plus de 1000 anciennes petites mains du régime syrien vivraient aujourd’hui en Europe. 

Instruction, verbe aller, cinéma et photographie : des rubriques toujours variées 

« La sémantique c’est élastique » éclaire le lecteur sur la complexité de conjugaison du verbe aller. Les irrégularités s’expliquent par une étymologie des plus complexes. « Aller » se conjugue avec trois radicaux différents qui viennent de trois verbes latins. « Instantané » s’arrête sur cet étonnant cliché pris au moment de la tentative de coup d’Etat en Espagne en février 1981. On y voit le lieutenant-colonel Tejero, armé, au perchoir de l’Assemblée. Les députés seront finalement libérés après une prise d’otage de dix-sept heures. « La revue des cinés » évoque le film « Rolling Thunder revue » que Martin Scorsese a consacré à Bob Dylan. C’est un film étrange, à cheval entre le documentaire et la fiction, qui raconte une tournée du chanteur dans les années 70. Il reste difficile de démêler le vrai du faux dans cet objet non identifié. « Au nom de la loi » retrace l’histoire de l’instruction obligatoire. On pense automatiquement à la loi de 1882 mais on peut remonter plus loin. On peut citer comme étapes Charlemagne ou encore Louis XIV et l’ordonnance de  1698 qui dit que les parents doivent envoyer leurs enfants dans des écoles paroissiales. Dépassant le strict cadre juridique, le reportage insiste sur le discours autour de l’éducation qui dit sans cesse qu’il faut réformer et que le niveau baisse. 

Justices

Claire Alet et Pierre Lecrenier proposent un reportage sur un sujet qui parait très aride au premier abord mais qui se révèle passionnant et effrayant. Il s’agit des tribunaux d’arbitrage, une sorte de justice sur mesure où les multinationales peuvent imposer leur loi aux Etats. Après un rapide historique, on découvre que ce système a véritablement pris son envol dans les années 1950 dans un contexte de décolonisation. Il s’agissait alors pour les entreprises d’être dédommagées au moment où les Etats, nouvellement indépendants, nationalisaient souvent leurs ressources naturelles. On a vu se développer des TBI ou traités bilatéraux d’investissement. Une carte repère quelques exemples puis le reportage détaille un cas lié aux conséquences de l’accident de Fukushima. L’Allemagne a annoncé sa sortie accélérée du nucléaire mais le pays s’est trouvé confronté au groupe Vattenfall spécialisé dans l’énergie. Il faut noter que si un Etat est condamné à payer des pénalités, cela revient à faire payer l’amende par de l’argent public. La menace du tribunal d’arbitrage suffit parfois à régler en amont des conflits entre entreprises et Etats. Le reportage précise également que l’Argentine est le pays le plus visé et le secteur de l’énergie le plus concerné par ce type de procédure.

Dans « Le revers de la médaille », Daphné Gastaldi, Mathieu Martinière et Vincent Sorel mettent le projecteur sur la pédocriminalité dans le sport. Le témoignage récent de Sarah Abitbol a levé le voile sur des pratiques cachées depuis des années. Des clubs, des fédérations ou des services de l’Etat peuvent être responsables de ces dérives. Le reportage évoque plusieurs cas et notamment celui d’un entraineur de judo en France. Condamné en 2007, il a pourtant retrouvé un poste où il est en contact avec des jeunes. L’article L 212-9 du code du sport est pourtant clair mais la réalité est toute autre et, en plus, on constate que dans une affaire sur deux l’agresseur récidive.

Les rentiers de l’asphalte

Isabelle Jarhjaille et Tristan Fillaire démontent le business des sociétés d’autoroutes. Ils retracent notamment le combat de Marc Péré pour que ces équipements profitent à tous gratuitement. Cependant aujourd’hui l’Etat est pieds et poings liés jusqu’en 2036 avec les grands groupes propriétaires de ces infrastructures. Un rapide historique rappelle que les péages devaient à terme être supprimés et on attend toujours que cela devienne une réalité. En 2005, l’Etat a vendu les autoroutes au moment où elles commençaient à générer des bénéfices ! Trois groupes se partagent aujourd’hui la manne, car c’est bien le mot qui s’impose, puisque certains avancent une marge nette de 35 %. Ce chiffre est contesté par les principaux intéressés. Le reportage évoque aussi les ravages de la télé assistance pour celles et ceux qui travaillent à ces postes.  

La fin d’un monde

Cette plongée permet d’en savoir plus sur la collapsologie, terme inventé par Pablo Servigne en lien avec un livre de Jared Diamond en 2005.  On peut remonter plus loin pour trouver les racines d’un tel mouvement. On suit David Manise, instructeur de survie en milieu naturel ou hostile, qui est une figure du mouvement de la survie. La collapsologie est parfois poussée à l’extrême, voire à la caricature sur les réseaux sociaux,  mais le  mouvement cherche aussi à attirer l’attention sur les conséquences de certains modes de vie. On rencontre ensuite une personne  qui stocke chez elle de la nourriture mais aussi un certain nombre d’équipements afin d’être autonome en cas de crise. Parmi les principes d’organisation d’un tel mouvement, on peut signaler les « BAD » ou base autonome durable avec un exemple dans la Drôme. Le reportage se termine en évoquant le mouvement « Extinction rébellion » qui porte une critique radicale du capitalisme.

Pour septembre 2020, « La Revue Dessinée » annonce un reportage sur la sécurité sociale, un autre sur les marchands d’art et un intitulé «Obéissance sur ordonnance » consacré à l’école.

© Jean-Pierre Costille pour les Clionautes 

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Une vie avec Alexandra David Néel, Livre 3 https://clio-cr.clionautes.org/une-vie-avec-alexandra-david-neel-livre-3.html https://clio-cr.clionautes.org/une-vie-avec-alexandra-david-neel-livre-3.html#respond Mon, 06 Jul 2020 05:03:55 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=31132 Poursuivant notre parcours, le tome 3 de la vie d’Alexandra David Néel comptée par son assistante Marie-Madeleine »tortue » Peyronnet reprend au 8 septembre 1969 le jour où s’est éteinte Alexandra David Néel. La conduisant à la crémation et soucieuse de respecter ses dernières volontés, Marie-Madeleine fait envoyer les cendres de sa maîtresse et de son fils adoptif en Inde pour être immergées dans les eaux du fleuve sacré Gange. 

N’ayant pas les ressources nécessaires pour les accompagner, Marie Madeleine va patiemment économiser pendant trois années, trois ans durant lesquels elle va méthodiquement classer, ranger et publier la correspondance d’Alexandra avec son époux. La lecture des notes de l’exploratrice va la mener à découvrir le cheminement spirituel d’Alexandra. De son enfance malheureuse, placée en pension et ne voyant que très rarement ses parents ;  à sa plongée dans les philosophies et religions qu’elle voulait connaître et découvrir entièrementjusqu’à sa rencontre en 1892 avec le bouddhisme qui sera son coup de foudre spirituel. 

1972 : Marie Madeleine est en mesure de rejoindre les cendres d’Alexandra David Néel et d’Aphur Yongden à Bénarès, haut lieu de pèlerinage bouddhique, pour assister à l’immersion de leurs cendres. Après bien des péripéties les cendres finissent par se dissoudre dans les eaux du fleuve sacré et Alexandre et Aphur effectuent ensemble leur dernier voyage.

En cela Marie-Madeleine marche sur les traces de sa maîtresse qui posait pied, près d’un siècle plus tôt, sur la même terre. Ce premier voyage sera une désillusion pour elle, qui avait fantasmé l’Inde millénaire des textes sacrés, et qui découvrait un pays déjà victime du tourisme et de pratiques dévoyées et choquantes à ses yeux. Ce n’est qu’en 1911 qu’elle parviendra à trouver la spiritualité et la terre qu’elle recherchait, en gagnant Darjeeling et les portes de l’Himalaya. 

Ce troisième tome se termine comme pour les deux derniers opus, par un court dossier documentaire revenant sur Alexandra David Néel la romancière. Une BD dont nous recommandons la lecture et l’achat, notamment pour les CDI. 

 

La recension du tome 1 est ici, celles du tome 2 et du tome 4;

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Une vie avec Alexandra David Néel, Livre 4 https://clio-cr.clionautes.org/une-vie-avec-alexandra-david-neel-livre-4.html https://clio-cr.clionautes.org/une-vie-avec-alexandra-david-neel-livre-4.html#respond Mon, 06 Jul 2020 05:00:18 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=31135 Le dernier tome clôturant la vie d’Alexandra David Néel reprend sur Marie-Madeleine Peyronnet. Demeurée au service de la mairie de Dignes comme concierge et responsable de la fondation qui porte le nom de l’exploratrice, celle-ci entreprend un nouveau voyage en Inde pour remettre au  monastère de Phodang, où Alexandra David Néel avait poursuivi sa formation de pratiquante bouddhiste et œuvré auprès du prince du Sikkim Sidkéong Tulku pour la réforme du bouddhisme sur place, une statuette de Bouddha qu’Alexandra avait reçu des mains du prince. Alexandra  rencontra  sur place son principal maître en la  personne du Gomchen de Latchen auprès duquel elle devint une pratiquante aguerrie qui pu, dans son ermitage, connaître l’illumination. Malheureusement la statuette sera volée quelques années plus tard et Marie Madeleine, horrifiée de la manière dont le monastère avait conservé les restes du crâne d’Alexandra David Néel dont elle avait fait don, récupérera la relique pour la déposer à Dignes. 

1914 : Au décès brutal du prince Tulku Alexandra reprit la route pour la Chine avant de se lancer dans une troisième tentative pour gagner de Lhassa, ce qui fut chose faite. De retour en Europe Alexandra posera ses valises à Dignes les Bains à Samten Dzong qu’elle aménagea progressivement selon les bâtisses tibétaines. Alexandra reprendra une dernière fois la route avec Aphur pour étudier le Taoïsme en Chine. Le voyage durera 9 ans en raison du second conflit mondial. Au cours du voyage Alexandra apprendra la mort de son époux. De retour à Digne en 1946 elle se lancera dans la rédaction de ses ouvrages et la traduction des titres tibétains ramenés de ses voyages secondée par Aphur qui décédera brutalement en 1955. Peu de temps après « tortue » entrait à son service. 

Les dernières planches de la BD reviennent sur la venue en 1982 du 14e Dalai Lama pour honorer l’exploratrice. Le tome 4 se clôture sur une interview de Marie-Madeleine Peyronnet revenant sur sa jeunesse, ses parents, et les années passées au service d’Alexandra David Néel.


Une magnifique conclusion sur la vie de la « plus grande exploratrice du XXe siècle ». 

 

La recension du tome 1 est ici, celles du tome 2 et du tome 3.

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En route ! https://clio-cr.clionautes.org/en-route.html https://clio-cr.clionautes.org/en-route.html#respond Sat, 04 Jul 2020 11:27:50 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=31087 Un petit album de format carré, tout en carton rigide parfait pour partir en vacances. C’est aussi un tapis de jeu, itinéraire pour petites voitures. Les couleurs franches, attrayantes pour de très jeunes lecteurs de Susie Hammer mettent en valeur le texte de Mia Cassany.

Il s’agit d’une découverte des déplacements en ville qui propose outre des moyens divers de circuler : auto, vélo, camions et autres engins, trottinette ou skate, attention danger, une réflexion sur les enjeux, dès la deuxième page où aller en vélo est plus écolo que laver la voiture.

 

Le parcours qui apparaît au fur et à mesure de la lecture est aussi semé d’embûches : batterie à recharger, roue crevée, route coupée. Le train et l’avion s’invitent si on veut aller plus loin.

Le tapis de jeu amène le jeune lecteur à retrouver les étapes du récit ou à partir à l’aventure selon son imagination.

 

Alors en route !

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Des rives et des crêtes https://clio-cr.clionautes.org/des-rives-et-des-cretes.html https://clio-cr.clionautes.org/des-rives-et-des-cretes.html#respond Sat, 04 Jul 2020 11:26:57 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=30781 Représenter les Alpes à travers les oeuvres d’une peintre sud-coréenne

A l’occasion de l’exposition « des rives et des crêtes présentée au Musée de Léman à Nyon (Suisse), l’artiste sud-coréenne Ji-young Demol Park publie chez Glénat un court recueil de peintures représentant les Alpes. Cette exposition a lieu du 16 mai au 1er novembre 2020 et retrace la vision de la nature sous les pinceaux de l’artiste.

Installée dans les Alpes, l’artiste sud-coréenne a participé à plus d’une trentaine d’expositions, que ce soit en France, en Suisse, au Japon ou en Corée du Sud. Evian, Samoëns, Chamonix, Vallorcine Mont-Blanc, Neuchâtel, Nyon sont ses lieux de prédilection pour exposer ses travaux. La chaîne de télévision RTS a également suivi son parcours pour les téléspectateurs suisses.

Ce petit livre blanc est un véritable panorama sur les Alpes. Le blanc et le bleu sont les deux couleurs qu’utilise principalement Ji-young Demol Park. Les vues sont prises dans la vallée et s’intéressent aux lignes de crêtes depuis Lausanne, Montreux, Lavaux. On y retrouve de nombreux monts et rochers comme ceux de la Naye en Suisse. Le Lac Léman apparaît également au détour d’une page. On notera pour les enseignants la vue panoramique de Genève qui peut servir de point de départ pour traiter de la notion de paysage en classe.

Un beau voyage tout en simplicité, par l’évocation de la nature et des sommets alpins.

Pour aller plus loin :

  • Présentation de l’éditeur -> Lien
  • Le site de Ji-young Demol Park -> Lien

Antoine BARONNET @ Clionautes

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Une vie avec Alexandra David Néel, livre 1 https://clio-cr.clionautes.org/une-vie-avec-alexandra-david-neel-livre-1.html https://clio-cr.clionautes.org/une-vie-avec-alexandra-david-neel-livre-1.html#respond Fri, 03 Jul 2020 16:36:18 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=31099 Nous avions déjà eu par le passé la joie de chroniquer le second livre du récit de la vie d’Alexandra David Néel à travers les souvenirs de sa dernière assistante Marie-Madeleine Peyronnet. A la faveur d’une cinquième réédition, signe du grand succès que rencontre cette bande dessinée, nous nous plongeons dans les premiers échanges et la naissance progressive d’un attachement profond entre la veille intellectuelle et sa jeune servante que narre ce tome 1.

S’ouvrant sur les mont enneigés de l’Himalaya, les premières planches nous plongent dans l’ermitage d’Alexandra David Néel, posé sur les contreforts du Tibet, lieu de refuge et de méditation où la parisienne nourrit le profond secret de gagner ce pays caché et fermé par les anglais, et notamment sa capitale Lhassa, dont aucune occidentale n’a encore franchi les murs. 

Bien des décennies sont passées au moment où Marie-Madeleine Peyronnet, jeune femme débarquée d’Algérie rencontre Alexandra David Néel en quête d’une nouvelle servante. Le fossé qui sépare ces deux femmes va paradoxalement les unir. Fraîchement recrutée, et devant quitter de manière précipitée son foyer et ses proches, Marie-Madeleine gagne la chambre d’hôtel puis la villa de sa nouvelle maîtresse située à Dignes. Surnommée Samten DzongLa forteresse de la méditation en tibétain, cette villa inhabitée depuis 4 ans deviendra le seul univers de notre narratrice pour les dix prochaines années.

Faisant peu à peu connaissance avec les lieux et ses nouveaux occupants peu réjouissants, Marie-Madeleine prend ses marques et découvre toute la complexité d’Alexandra David Néel. A la fois tyrannique et touchante, Alexandra David Néel fascine autant sa servante que le lecteur qui découvre, sous formes de flashback, la vie tumultueuse et exaltante qu’elle a vécu. Ce premier tome se focalise avant tout sur ses multiples tentatives pour gagner le Tibet, contrecarrées par les autorités anglaises. A force d’abnégations la philosophe orientaliste et bouddhiste pratiquante parviendra à entrer au Tibet où elle fera la connaissance de son guide, traducteur, et futur fils adoptif Aphur Yongden.

Erudite, lama confirmée, Alexandra David Néel a marqué son époque et fut l’objet de l’admiration de nombreux contemporains. Marie-Madeleine revient sur les hommes et femmes, illustres ou non, plus ou moins illuminés qui sont venus échanger avec la sage de Digne. Le tome se clôture sur la traversée du Mékong qui failli, en raison d’un accident, être fatal à l’exploratrice.

Les dernières pages de la BD sont consacrées à un corpus documentaire et biographique revenant sur la jeunesse, le parcours intellectuel, spirituel et politique d’Alexandra David Néel, dont la vie fut pétrie de liberté et d’indépendance avec les codes et les règles de son époque. 

Tout comme le tome deux que nous avons déjà recensé nous ne pouvons que conseiller la lecture de cette bande dessinée. Une lecture et achat de choix pour les CDI. 

La recension du tome 2 est ici, celles du tome 3 et du tome 4

 

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L’ALGERIE, un pays empêché en 100 questions https://clio-cr.clionautes.org/lalgerie-un-pays-empeche-en-100-questions.html Wed, 01 Jul 2020 15:18:30 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=30685 Journaliste au Monde diplomatique, Akram Belkaïd est un essayiste spécialiste de l’Algérie. Il collabore au Quotidien d’Oran, à TV5 et Afrique Magazine.

Alors que cet ouvrage est paru en février 2019, une nouvelle édition a été nécessaire pour donner un juste aperçu de ce pays complexe qui est selon l’auteur, aujourd’hui empêché. En effet, « le Hirak », terme qui signifie un mouvement, né un vendredi 22 février 2019, pousse le président Bouteflika au pouvoir depuis 20 ans à démissionner. Cette révolution cherche un processus de démocratisation et de changements en profondeur. Akram Belkaïd nous dresse un tableau précis et actualisé d’un État à fortes potentialités. Pourquoi un pays dont le sous-sol est si riche en minerais comme l’uranium et le mieux doté en hydrocarbures de toute l’Afrique, ne peut-il pas décoller économiquement ? Il ne faut pas oublier les réserves en eau dans le nord et les nappes souterraines du Sahara. La richesse de ce pays vient aussi du ciel : « au Sahara, il pleut chaque année l’équivalent d’un baril de pétrole par mètre carré sous forme d’énergie solaire ». Bref, selon l’auteur, l’Algérie devrait  trouver un modèle triomphant dans le triptyque « l’eau, l’énergie et le capital humain ». Pourtant, elle est en queue de peloton, conséquence de la rente perverse des exportations d’hydrocarbures, qui atrophie une économie peu diversifiée. Les blocages politiques en sont responsables. En effet depuis l’indépendance en 1962, le même système de pouvoir perdure. Né de la guerre, le FLN ne consent qu’une démocratie formelle. Depuis un an, rien ne semble changer en profondeur et « le dialogue » promis ne convainc personne venant d’un régime qui excelle dans l’art de faire en sorte que seules les apparences changent.

Après ces propos liminaires, les 100 questions sont réparties en huit sections : l’Histoire (de l’Antiquité jusqu’à la guerre d’Algérie), le pays indépendant, la décennie noire aux années Bouteflika, la jeunesse, la société, l’économie et l’écologie, la culture, puis l’Algérie et son rapport au monde.

De l’Antiquité à la guerre d’Algérie

Sur le plan génétique, les Algériens sont dans leur grande majorité d’origine berbère et leurs liens avec la péninsule arabique ou le Moyen-Orient sont surtout religieux et linguistiques. Des enquêtes récentes démontrent que 65 à 75 % des Algériens sont d’origine berbère même si seulement 30 à 40% parlent la langue. L’identité arabe a été sacralisée car elle s’est associée au combat colonial. D’ailleurs l’histoire du Maghreb central comprend des rois berbères de renom comme Massinissa (203 – 148 av.JC), premier souverain à unifier la Numidie. Sa cavalerie a aidé Rome à vaincre les Carthaginois à la bataille de Zama. Le petit fils, Jugurtha (160 – 104 av.JC), d’abord allié de Rome, a su se rebeller contre le pouvoir central. La guerre de Jugurtha décrite par Salluste a duré 7 ans. Homme de science et de lettres, Juba II (-52 – 23 ap.JC), otage élevé à Rome par Octavie, a été marié à Cléopatre Sélenée et installé sur le trône de la Maurétanie dont la capitale fut Césarée de Maurétanie. On peut mentionner aussi la Kahina, reine berbère capable de combattre les troupes musulmanes.

L’épisode historique le plus traumatique pour les Algériens est bien sûr la conquête française. En juillet 1830, au terme d’une campagne militaire orchestrée par les troupes du comte de Bourmont, le Dey ottoman capitule. Mais l’annexion de l’ensemble du territoire voulue par les politiques, a été dirigée par le maréchal Bugeaud, artisan d’une conquête violente de 1840 à 1846 avec de rudes combats, des enfumages de populations civiles réfugiées dans des grottes, le déplacement forcé de tribus et des massacres qui provoquent même des protestations à Paris. Malgré la résistance de l’émir Abdelkader et quelques victoires, au traité du 12 novembre 1848, l’Algérie est proclamée comme partie intégrante de la France, une terre divisée en trois départements. En 1881, y est instauré le code de l’indigénat. Pour les historiens algériens, cette conquête est qualifiée de génocidaire dans le sens où elle était destinée à faire place nette pour ouvrir la voie à des colonies de peuplement européen.

Au début du XXe siècle, le pays est « tenu ». Une population européenne s’installe dans les campagnes comme dans les villes sur plusieurs générations. Dans les années 1930, à Paris nait un courant nationaliste  demandant des droits pour les Algériens, dominé par Messali Hadj (1898-1974). S’opposent les modérés avec Ferhat Abbas et des partisans indépendantistes qui brandissent un drapeau conçu par la femme de Messali Hadj. Dans ce creuset, nait le soulèvement armé du 1er novembre 1954, qui apparait très vite le seul moyen d’obtenir des droits pour les musulmans. La voie négociée comme celle de la Tunisie de Bourguiba semble impossible vu les blocages de la société coloniale. Les événements du 8 mai 1945 en sont certainement les responsables. Alors que la France fête la capitulation de l’Allemagne dans les villes algériennes, plusieurs manifestations se terminent en bagarres et font des morts et des blessés parmi les Européens. Les jours suivants, des représailles sont menées par l’armée et la police, des ratissages, bombardements, tortures, qui rappellent les campagnes de « pacification » de la conquête. On parle de 15 000 morts de source française. En Algérie, on avance le chiffre de 45 000 tués. Cette violence de la répression convainc les militants nationalistes que seule la lutte armée est possible. Le FLN revendique les actions du 1er novembre alors qu’elles sont le fait de factieux lassés des distensions des chefs. L’historiographie officielle continue de diffuser l’idée d’un soulèvement né d’un élan unanime. Les hommes au pouvoir se présentent encore comme « les héritiers de la génération de novembre ». Le Hirak, réaffirme le 1er novembre 2019 qui tombe un vendredi, son inspiration de la geste révolutionnaire de 1954. Les Algériens parlent de « révolution » pour la guerre d’indépendance car ils veulent instaurer un ordre nouveau contrairement à la Tunisie et le Maroc qui se tournent vers la monarchie. Le Hirak reprend le terme de révolution car les Algériens ne connaissent pas la liberté. Pour la majorité des historiens, la victoire du FLN est avant tout politique même si la lutte armée et les sacrifices exigés de la population ont constitué un levier efficace pour amener la France à négocier. A partir de 1959, les opérations militaires françaises, l’usage du napalm par l’aviation, la neutralisation des maquis, entraînent de grandes difficultés pour l’armée de libération nationale (ALN). L’activisme du Gouvernement provisoire de la République algérienne a su internationaliser sa cause et isoler la France, ce qui a fortement pesé sur les négociations. Or, depuis l’indépendance, les différents pouvoirs ont toujours insisté sur la victoire du peuple, premier héros, pourtant souvent abandonné par la direction d’un FLN installé à l’extérieur du pays. La version officielle imposée par le régime stipule une victoire militaire des Algériens sur la France. Pour la plupart de la population, les attentats du FLN étaient justifiés au nom de l’indépendance. La fin justifie les moyens. Or beaucoup n’ont pas perçu qu’une guerre civile se jouait en toile de fond, opposant le FLN au MNA de Messali Hadj. Les militants de ces deux formations rivales se sont affrontés, entrainant aussi des limogeages dans la population civile qui ne se trouvait pas dans le bon camp. Cependant le parti unique au pouvoir depuis 1962 persiste à diffuser le geste libératrice du FLN. Deux points agitent cependant les intellectuels. Le sort de la communauté juive qui s’est trouvée désolidarisée du reste de la population par l’obtention de la citoyenneté française dès le décret Crémieux en 1870, ce qui a provoqué leur basculement pour l’Algérie française. Les juifs algériens sont donc partis avec « les pieds noirs » en ne gardant pas de lien avec leur terre africaine. Les harkis (de harka « mouvement ») forment un groupe de 450 000 musulmans qui ont combattu du côté des Français, soit parce qu’ils étaient des fonctionnaires, ou des engagés dans l’armée. 25 000 ont pu gagner la métropole, départ peu encouragé par la France. Qualifiées de « racailles » par Ben Bella, 57 00 voire 100 000 personnes auraient été exécutées. Certains ont changé de nom, d’autres de pays. Aujourd’hui, les harkis sont encore montrés du doigt et le pardon n’est pas à l’ordre du jour.

L’Algérie indépendante

Si l’indépendance est proclamée le 5 juillet 1962, une guerre civile éclate entre des opposants du FLN soutenu par Ben Bella, Boumédiène et Ferhat Abbas ou Mohamed Khider. Après une lutte fratricide, Ben Bella devient le premier président de la nouvelle République algérienne. Comme le mouvement nationaliste est né en France sous la houlette du PCF et que le combat du FLN a été soutenu par la Chine, l’Urss ou la Yougoslavie, le GPRA s’oriente vers des réformes d’inspiration socialiste. Les maîtres mots sont nationalisation et collectivisation. Les projets prioritaires sont la redistribution des richesses, la gratuité de l’enseignement et de la médecine. Ce socialisme spécifique pèsera jusqu’aux années 70. En juin 1965, Houari Boumèdiène et ses proches dont Abdelaziz Boutéflika constituent « un conseil de la Révolution » et destituent le président Ben Bella. La population ne bouge pas sauf les partisans des réformes collectivistes qui sont arrêtés. L’opposition demeure interdite et le FLN reste le parti unique au nom de la cohésion nationale. Une dictature est donc instaurée sans rien changer à l’orientation socialiste du pays. La sécurité militaire et les services spéciaux deviennent la hantise des Algériens qui craignent la torture. Cependant, Boumédiène permet le développement du pays en ce qui concerne les logements, les universités, l’emploi et l’Éducation. A sa mort, fin 1978, une foule en liesse accompagne sa dépouille. Le colonel Chadli Benjedid lui succède soutenu par le FLN. Les anciens dirigeants sont écartés accusés de corruption. Un virage plus libéral s’amorce mais le gaspillage l’emporte en même temps que les passe-droits qui se généralisent dans les cercles du pouvoir. Le choc pétrolier de 1979 génère des profits mal utilisés et des détournements de fonds publics. Aucune ouverture politique n’est possible. A bien des égards, la présidence de Benjedid (1979-1992) prépare une glissade vers le drame des années 1990. C’est pourtant à la faveur  de cette ouverture plus libérale, qu’apparait l’islamisme en Algérie. Ce dernier a profité de concessions accordées par le pouvoir comme le passage du weekend au jeudi-vendredi (1976) à de certains pays musulmans, ou l’adoption d’un code de la famille rétrograde et liberticide pour les femmes (1984). Le régime a nourri celui qui devait être son pire ennemi. Apparu en 1989, le Front islamique du salut (FIS) est devenu un acteur politique de premier plan. Les émeutes d’octobre 1988 ont dénoncé la nature du système politique du parti unique. Au début du mouvement, le régime promet l’instauration du pluralisme, ce qui génère un immense espoir dans la population. Mais ce ne sera qu’une courte parenthèse.

De la décennie noire aux années Bouteflika

L’expression « décennie noire » désigne la période qui va de l’annulation des élections remportées par le FIS en janvier 1992 jusqu’au retour d’une relative paix civile au début des années 2000. Durant cette période, le pays a connu une vague de violence effroyable dont le bilan non officiel fait état de 40 000 à 200 000 morts. Le FIS est dissous et des rixes entre les groupes armés et l’État (police, armée) s’ajoutent aux attentats ciblés sur les intellectuels, les journalistes, les artistes. Cette « sale guerre » atteint son paroxysme de 1994 à 1998. Le pays replié sur lui-même bascule dans l’horreur. En avril 1999, l’élection du président Abdelaziz Bouteflika coïncide avec un retour progressif à une paix relative. Près de 20 ans après les faits, aucune personnalité du pouvoir ne peut être jugée car les lois d’amnistie des années 2000 entravent la recherche de la vérité comme au temps de la guerre d’indépendance. Par contre, la paix civile semble revenue car le président Bouteflika a bénéficié de l’écœurement de la population permettant sa victoire aux élections présidentielles d’avril 1999. S’y ajoutent des négociations de paix entre le pouvoir et les islamistes en armes. Le parlement a alors adopté une loi dite de la Concorde civile qui offrait une grâce amnistiante aux groupes souhaitant renoncer à la violence. En août 2005, un référendum débouche sur « une charte pour la paix et la réconciliation nationale ». Cependant, instauré en janvier 1992, l’état d’urgence n’a été levé qu’en février 2011 à la faveur des printemps arabes. Les autorités ont, selon l’expression usitée dans le pays, « mis le couvercle sur le passé » sans que les victimes aient pu entamer des poursuites judiciaires. Contrairement à une idée reçue, les Algériens ont bel et bien investi la rue en janvier 2011 pour protester contre la vie chère. Mais la répression du régime a été d’emblée féroce avec des brigades anti-émeutes. Le pouvoir « achète  » la paix sociale avec des promesses d’aides. Le souvenir de la décennie  noire et le chaos semé par les révoltes dans d’autres pays savamment relayé dans les médias, ont vite dissuadé une population déjà échaudée. Aucune figure charismatique ne s’est dégagée du mouvement même chez les islamistes. Ceci explique peut-être que le président soit réélu quatre fois alors que ses problèmes de santé sont connus. En 2014, c’est son premier ministre qui fait campagne pour lui avec son portrait. Sa prestation de serment est d’ailleurs sa dernière prise de parole en public. Pourquoi est-il resté si longtemps ? Certainement parce qu’il représentait un certain statu-quo parmi les figures réellement au pouvoir comme son frère, le chef d’état-major de l’armée, le FLN. Aucun successeur consensuel n’a été trouvé. L’immobilisme du pouvoir a poussé à la contestation et au lâchage de l’armée qui a jugé la situation intenable. La 5e candidature d’Abdelaziz Bouteflika a constitué l’humiliation de trop pour les Algériens que le pouvoir pensait résignés et effrayés. Inédit, le Hirak se dit pacifique dans un pays habitué à une longue tradition de violence. Sa longévité exige un changement de système et trouve un écho au niveau national. Le 12 décembre 2019, Abdelmadjid Tebboune, ancien Premier ministre est élu au premier tour avec 58,13 % des voix pour une participation officielle proche de 40 % d’électeurs. Depuis ce scrutin, des insatisfaits jugent cette élection illégitime car une vraie transition démocratique n’a pas été réalisée.

La jeunesse

42 millions d’Algériens peuplent le pays contre 10 millions à l’indépendance sur une superficie de 2,382 millions de kilomètres carrés. 85 % de la population se concentre sur l’étroite bande côtière entre les deux frontières marocaine et tunisienne, de 250 kilomètres de la côte jusqu’au Sahara. L’accroissement naturel reste élevé par rapport aux autres pays maghrébins. Les traditions se perpétuent et l’influence de la religion contribue à empêcher une politique de planning familial. Plus de la moitié de la population a moins de 35 ans. On parle d’un nouveau babyboom. En raison d’une économie fondée sur l’exportation des hydrocarbures, le chômage des jeunes est très élevé, pour toutes les catégories, diplômés ou non. Le secteur informel et la débrouille sont les solutions pour subvenir à ses besoins. Ceci explique le malaise endémique perceptible au quotidien et l’hostilité contre le pouvoir et ses institutions. Une boutade locale résume la situation : « l’Algérie est un pays de jeunes dirigé par des vieux ». Cependant la jeunesse reste peu politisée et ne sort pas d’une simple contestation. Rien d’étonnant à ce que les jeunes Algériens soient des candidats à la harga, le fait de « brûler » ses papiers et de partir clandestinement vers l’Europe. La presse a consacré bien des articles à ce sujet et les réponses sont toujours les mêmes : les jeunes veulent partir car ils ne voient aucun avenir dans leur pays. Le fait de perdre une partie des forces vives de la nation ne semble pas émouvoir les dirigeants. Ce serait même le contraire puisque les émigrés deviennent des soutiens financiers pour leur famille restée au pays. Il ne faut pas non plus exagérer le phénomène car une majorité sait bien que « le mal-vie » chez soi est préférable à l’existence pénible d’un clandestin en Europe. Beaucoup de jeunes passent par le mariage. Musulman et de tradition islamique, celui qui se marie accomplit alors la moitié de ce qu’il doit au créateur. Les idées conservatrices condamnent les relations sexuelles hors-mariage et les unions se font avec l’accord de la famille même si les mariages arrangés sont plus rares aujourd’hui. Selon la loi religieuse, une jeune femme doit recueillir l’approbation d’un tuteur masculin qui peut être son père, ou tout autre homme de la famille. Le problème est le coût engendré par la fête et les négociations entre les deux parties pour les dépenses engendrées par le mariage.

La société

Deux millions d’Algériens vivent à l’étranger dont la moitié en France (La moitié a obtenu la nationalité française, des binationaux). Le pays a été une terre d’émigration bien avant l’indépendance. Certaines familles sont parties en Orient. Dès 1970, puis 1990, le départ de diplômés s’est confirmé. Presque toutes les familles ont au moins un parent qui vit à l’étranger. L’arabe darija est la langue la plus parlée avec le berbère au quotidien. Il s’agit d’une langue orale très peu écrite, héritière de l’histoire du pays. Sur le plan officiel, la darja est une langue mal-aimée. Sa diffusion est interdite dans les grands médias nationaux où seul l’arabe littéraire est autorisé. Par contre, depuis 2016 et l’aboutissement d’un long combat, la langue berbère ou tamazight (comprenant le kabyle, le chaoui, le mozabite et le targui) est considérée comme une langue officielle. L’arabe garde la prééminence avec le statut de langue nationale et officielle de l’État. Le français reste très présent, sans statut particulier, surtout dans le monde des affaires et dans l’administration. L’ensemble du système éducatif est arabisé seulement en 2019. Pourtant la majorité des cours de l’enseignement supérieur se font en français alors que le secondaire est en arabe. Le français est vu comme la langue des privilégiés car elle ouvre des portes professionnelles… Héritier de la colonisation, le baccalauréat constitue un événement important mais son taux de réussite n’est que de 55 %, ce qui entraine une vive critique du système éducatif, le diplôme étant fondamental pour poursuivre des études supérieures. Il est un marqueur social important. Le statut de la femme algérienne est régi par le Code de la famille adopté en juin 1984. Il s’agit d’un texte restrictif où l’Algérienne est dominée par un wali. La polygamie est autorisée contrairement à la Tunisie voisine même si elle est limitée. En Algérie, une femme ne peut pas se marier avec un non musulman et elle ne reçoit qu’une demi-part de l’héritage. Aujourd’hui, le monde change et beaucoup de femmes refusent de se marier pour échapper au modèle patriarcal traditionnel. D’ailleurs si la dénomination officielle du pays est une « République laïque », l’islam est la religion d’État. D’un côté, ce n’est pas une République islamique mais certaines lois sont inspirées de la religion. Le code pénal sanctionne pour des péchés graves mais aucun châtiment corporel n’est prescrit comme dans d’autres pays musulmans. La liberté de la presse n’existe pas en Algérie. Le harcèlement juridique s’exerce en permanence et quiconque écrit ou dit des propos qui déplaisent, se retrouve inquiété pour diffamation. D’après le site d’Amnesty International, 300 membres du Hirak ont été arrêtés depuis février 2019.

Photo de Walid Talbi

Économie et écologie

Les hydrocarbures sont les ressources essentielles du pays qui est le 18e producteur mondial de pétrole et le 9e de gaz naturel (6e exportateur de la planète). Les réserves prouvées sont très importantes. Ainsi l’auteur présente cette économie de rentes comme un handicap majeur. La vente des hydrocarbures représente 60% des recettes du budget de l’État et fournissent 98% des recettes d’exportation. Ces facilités empêchent l’émergence de secteurs économiques compétitifs dans l’industrie et les services, sans que le pouvoir réalise la vulnérabilité de cette manne dépendante des cours mondiaux. Ainsi l’éolien et le solaire peinent à se développer alors que la consommation intérieure augmente du fait de la croissance démographique. La compagnie Sonatrach devrait procéder à son premier forage pour extraire du gaz de schiste dans le Sahara. L’Algérie posséderait ainsi deux siècles et demi de réserves gazières ce qui rassure le pouvoir. Beaucoup craignent la contamination par polluants des importantes nappes aquifères fossiles et l’utilisation du Sahara algérien comme champ d’expérimentation par des compagnies étrangères qui n’ont pas le droit d’extraire de tels hydrocarbures sur leur sol.

Dès l’Antiquité, le pays a été une terre agricole, le grenier à blé de Rome. Longtemps nationalisée, l’agriculture a connu depuis les années 2000 des réformes en faveur de l’initiative privée. Aujourd’hui, elle s’avère un des secteurs les plus dynamiques de l’économie en constituant un réel débouché pour une main-d’œuvre non qualifiée. La production comprend les céréales (blé dur et tendre), les produits maraîchers ou arboricoles sans oublier le vin et l’élevage. Seuls 60% des besoins nationaux sont satisfaits. Des importations conséquentes sont nécessaires (viande rouge, laitage, céréales). Les fluctuations des cours alourdissent les factures. L’Algérie est vulnérable en matière de sécurité alimentaire.

A la fin de cette partie, Akram Belkaïd insiste sur la corruption des hommes au pouvoir qui possèdent des avoirs considérables à l’étranger. Il montre qu’il est difficile de créer une entreprise dans ce pays du fait de la lenteur de l’administration, du caractère aléatoire de l’application des lois et des règlements et de « la petite corruption », le Tchippa, mot pour dire « bakchich ». Le système bancaire s’avère obsolète : difficile de payer par chèque ou en CB. Les banques collectent l’épargne et servent à payer les salaires des entreprises publiques et des administrations pléthoriques. Les banques publiques n’ont pas vocation à prêter de l’argent aux entreprises ou aux particuliers et les banques privées sont très frileuses. On trouve beaucoup de devises étrangères au marché noir car le dinar n’est pas convertible pour les particuliers. Les paiements à l’étranger sont hyper encadrés par une administration figée sur la fuite des capitaux. Selon des chiffres officieux, le marché parallèle brasserait un chiffre d’affaire de 5 milliards d’euros. Ainsi les « remises de la diaspora » sont largement valorisées et des flux complexes servent aussi au blanchiment d’argent. Pour mettre fin à cette situation, il faudrait que l’Algérie accorde la convertibilité totale du dinar mais le gouvernement a peur de la fuite des capitaux.

Au niveau environnement, le pays est très pollué que ce soit l’air (circulation, chauffage et dégagement des champs pétroliers et gaziers) ou les sols car certains pesticides interdits en Europe sont encore utilisés. S’ajoute le problème majeur des déchets ménagers essentiellement plastiques qui défigurent le paysage et génèrent une grande saleté.

Culture

Ce chapitre montre la grande richesse de la culture algérienne. Il n’est pas possible de citer tous les artistes francophones, arabophones ou berbérophones dans les domaines artistiques évoqués : la littérature, la musique notamment le genre chaâbi ou le néo-chaâbi, la chanson berbère avec le chanteur-compositeur si connu, Idir ou le cinéma. La cuisine et ses plats spécifiques venant d’un héritage berbère-numide propose des plats à base de céréales, de légumes et de viande d’agneau ou le couscous décliné en une cinquantaine de recettes.

L’Algérie et son rapport au monde

Les Algériens ont peu de rapport avec le monde arabe. Un Algérien qui a les moyens préfère partir voyager en Europe ou en Turquie ou à la rigueur à Dubaï plutôt que d’aller dans les pays du Golfe. Bien sûr, l’existence de frontières verrouillées explique les obstacles aux échanges ainsi que l’attente pour obtenir des visas qui peut prendre plusieurs mois.

Les Algériens s’identifient à la cause palestinienne. C’est d’ailleurs un des rares sujets où la population approuve la position de l’État. Alger est le lieu où fut symboliquement proclamée la naissance de l’État palestinien en novembre 1988. L’homme de la rue voit le combat de ce peuple comme héritier des luttes coloniales. On a vu dans les manifestations de 2019 apparaitre trois drapeaux : algérien, amazigh et palestinien. Par contre, les Algériens ne se considèrent pas comme des Africains. Il existe un certain mépris pour les noirs qu’on appelle les Africains et même une défiance pour les Algériens de peau foncée.

Avec la France, les relations se sont apaisées. Quatre visites d’État ont eu lieu. D’après l’auteur, l’Algérie ne demande officiellement aucune repentance. Le contentieux majeur est le soutien français au Maroc sur la question du Sahara. Cette rivalité régionale oppose le Maroc qui estime l’ouest du Sahara comme partie intégrante de leur pays et l’Algérie qui pense que le peuple sahraoui doit avoir le droit de disposer de lui-même. Au nom de la « non-ingérence » dans les affaires internes d’autres pays, l’Algérie affiche une neutralité apparente dans les conflits libyens et maliens. Ceci n’empêche pas l’action des services secrets et de troupes spéciales. Les frontières sont étroitement surveillées pour contrôler de possibles infiltrations de groupes armés. Longtemps membre du « front du refus » qui s’oppose à toute normalisation avec l’État d’Israël, le pays est désormais en opposition diplomatique avec les monarchies du Golfe sur plusieurs dossiers notamment l’Iran. Alger refuse de voir la République islamique comme une ennemie (intervention de l’Algérie dans l’affaire des otages américains à Téhéran). Alger ne s’est pas associé non plus au blocus décrété par les Saoudiens et les Emiratis contre le Qatar accusé de soutien au terrorisme, ni au rapprochement Riyad Tel-Aviv, ni à la condamnation du régime de Bachar Al-Assad depuis le déclenchement de la guerre civile syrienne en 2011.

Les rapports avec les États-Unis restent cordiaux plutôt paradoxaux pour un pays socialiste, non-aligné, anti-impérialiste et du côté des Palestiniens.  Mais Alger a toujours pris soin de consacrer une partie de son budget d’achat à des équipements étasuniens tout en s’approvisionnant la plupart du temps en Russie. La Chine est l’autre partenaire économique majeur de l’Algérie. Alors que les entreprises étrangères fuyaient le pays en raison des violences armées, les Chinois acceptent de s’y installer et s’investissent dans des projets publics comme les autoroutes, les lignes de chemin de fer, des ensembles immobiliers. Symbole de cette omniprésence, la grande mosquée d’Alger, avec son minaret géant de 270 mètres, montre l’engagement chinois dans le pays. Durs à la tâche, de plus en plus intégrés, ces Chinois d’Algérie s’emploient à apprendre l’arabe algérien pour mieux s’implanter.

Si les premiers chapitres sont complets et synthétiques, la dernière partie est moins convaincante, trop condensée et allusive. Il faut dire que la collection des 100 ans questions oblige à limiter le propos ce qui est moins facile sur des questions de relations internationales et de la diplomatie.

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Promenade de la Mémoire 14 juillet https://clio-cr.clionautes.org/promenade-de-la-memoire-14-juillet.html https://clio-cr.clionautes.org/promenade-de-la-memoire-14-juillet.html#respond Wed, 01 Jul 2020 07:09:31 +0000 https://clio-cr.clionautes.org/?p=31033 Il est 10h30 passées, ce jour 14 juillet 2016, la sonnerie de mon téléphone retentit et j’entends « madame, madame, vous n’avez rien, où êtes-vous ?».  C’est ainsi que j’ai appris l’attentat en direct par une de mes élèves qui attendait avec ses parents sur la promenade des Anglais le feu d’artifice à Nice, la ville où je réside. Cet album de bandes dessinées me touche évidemment particulièrement.

« Promenade de la mémoire, 14 juillet » me concerne tout comme pour la population niçoise, comme pour l’ensemble des Français, meurtris à nouveau par ce nouvel attentat. Le titre est choisi par analogie de la célèbre promenade des Anglais à Nice où a été commis cet attentat meurtrier le 14 juillet 2016, le jour de la fête Nationale. Un camion-bélier fonce sur la foule présente pour assister au feu sur la promenade des Anglais. Le bilan est meurtrier, 86 personnes sont tuées, 458 sont blessés.  L’attentat est revendiqué par l’organisation terroriste état islamique, un an et demi après l’attentat perpétré contre le journal satirique Charlie Hebdo le 7 janvier 2015 à Paris. Le bilan final était de douze personnes assassinées et de onze blessées, dont quatre grièvement.

 « Promenade de la Mémoire » est un album de bande dessinée, cartonné, au format 19,5 x 26,5, 96 pages, édité par Marie Moinard pour la maison des Ronds dans l’O. C’est un projet initié par l’association « les Militants des Savoirs » et de Séraphin Alava, professeur de l’Université de Toulouse et membre de la chaire UNESCO de prévention des radicalisations et de l’extrémisme violent, un expert sur les phénomènes de radicalisation, chercheur en éducation déviante. Il est le concepteur du projet qui a confié à Isabelle Seret, intervenante en sociologie clinique, formée en victimologie appliquée, membre du réseau International de sociologie clinique, de recueillir le récit des personnes victimes, endeuillées ou témoins de l’attentat. Tout deux sont engagés depuis longtemps dans la prévention de la radicalisation qui mène à la violence. Isabelle Seret explique dans une annexe de l’album l’intérêt du projet, celui de « s’appuyer sur les personnes victimes pour participer à la prévention » contre la radicalisation sous ses formes les plus violentes. Séraphin Alava engage ainsi son association les « Militants Des Savoirs » qui regroupe des chercheurs universitaires, des enseignants des éducateurs et des professionnels de l’éducation travaillant sur la question des violences, du terrorisme et des attentats. C’est une association laïque et citoyenne s’appuyant sur des actions structurées autour des « Cafés des savoirs ».

Le projet consiste à recueillir les récits des témoins de l’acte meurtrier. Séraphin Alava et Isabelle Seret décident de rencontrer à Nice les présidents des deux associations d’aides aux victimes du terrorisme créées à la suite de l’attentat du 14 juillet, le « Mémorial des anges » et « la promenade des anges ». Les deux responsables de ces deux associations niçoises ont été convaincus de l’utilité du projet car ils relèvent qu’il n’y a pas eu de recherches entreprises non plus comme à Paris (CNRS, INSERM) pour prévenir contre des fractures au sein de la société par l’absence de mots, tels le racisme ou la discrimination. Pour rappel l’historien Denis Peschanski, directeur de recherche au CNRS, et le neuropsychologue Francis Eustache, directeur de l’unité de recherche de l’Inserm à Caen, ont coordonné une série d’études pour recueillir et étudier la mémoire individuelle et collective des attentats du Bataclan à Paris du 13 novembre 2015 : un millier de personnes ont été invités à témoigner.

Isabelle Seret a entrepris ce travail de recueil des récits, des entretiens inscrits dans des temps longs de souvenance et de courage pour les victimes. Quatre ans après l’attentat du 14 juillet, l’acte terroriste est encore difficilement nommé et remplacé par « événement », par « catastrophe ». La douleur reste vive, des sentiments protéiformes passant des regrets, de la culpabilité, de la honte, etc. « Peu à peu, mots à maux, entre silences et bruits, larmes et rires, nous avons fait le chemin, nous avons vécu notre promenade de la mémoire » écrit magnifiquement celle qui a écouté les six témoins de l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice qui ont accepté ensuite de témoigner sous la plume et le pinceau de six artistes : Alexis Sentenac, Edmond Baudoin, Céline Wagner, Jeanne Puchol, Joël Alessandra, Alexis Robin.

L’album débute par une préface de Boris Cyrulnik, un neurologue, psychiatre, ethnologue et psychanalyste français, surtout connu pour avoir développé le concept de « résilience » (renaître de sa souffrance). L’attentat du 14 juillet c’est la mémoire de l’intransigeance par ignorance volontaire du monde des autres. L’écrivain psychiatre relève toute l’horreur dans la forme extrême de la violence inouïe et du caractère mortifère des radicalisés qui a pu conduire par cet acte isolé à Nice.  Il rappelle que tout au long des époques au nom de la religion, ou d’une idéologie, tout ceux qui ne supportent pas qu’on n’ait pas les mêmes croyances qu’eux, ne supportant pas la moindre divergence, ils l’effacent par la mort. La « Promenade de la Mémoire » permet de mettre des mots pour les victimes de l’attentat de se libérer du traumatisme.

L’Interprétation artistique dans cette bande dessinée est magnifique par tous les choix proposés.  Six récits sont retenus, seuls les prénoms sont indiqués, Lisa, Patrick, Anne, Seloua, Franck, Didier, chacun des témoignages traduit par des dessinateurs/ illustrateurs différents, avec leur style propre, des images, des couleurs, des mots sobrement posés mais qui secouent la mémoire de toute une ville blessée et bien au-delà. Chacun des récits poignants de vie ou de survie des victimes de l’attentat est centré sur un thème, soit la peur, la culpabilité du survivant, la perte d’un enfant, une famille issue de l’immigration maghrébine dont Nice fait partie de leur identité, toute la palette de sentiments, l’effroi, la douleur, le ressenti et l’après, sont évoqués ainsi que la reconstruction de ces victimes après le traumatisme.

Le premier témoignage est rapporté sur une dizaine de planches, intitulé « le crissement des freins », le récit de Lisa par Alexis Sentenac. Le récit débute par une série de vignettes centrées sur une jeune femme qui fait des mouvements de danse.  Assise sur un fauteuil roulant, elle repense à cette nuit tragique, une nuit pourtant de fête, une nuit qui devait célébrer comme chaque année 14 juillet, la fête nationale. À l’origine une double commémoration au moment de l’établissement de cet acte fondateur de la République en 1880, la prise de la Bastille et la fête de la Fédération, symbole de l’union de la Nation, de la fraternisation, et depuis devenu une fête collective, populaire et fraternelle. C’est depuis la Promenade des Anglais que l’on perçoit le mieux le feu d’artifice, de nombreuses familles niçoises, des estivants, des nombreux touristes nationaux ou étrangers se promenaient sur ce lieu emblématique de la ville de Nice longeant la mer étendue à perte de vue. Ce soir-là il faisait beau, chaud, le début des vacances pour les uns, une soirée festive pour les autres, pour Lisa c’était le restaurant en bord de plage en famille. Puis tout a basculé en quelques minutes. Le camion fou se jette sur la promenade pour happer volontairement les gens. Lisa est en fait la maman d’une petite fille handicapée qui voulait marcher un peu sur la promenade mais en raison de son handicap, la mère a préféré prendre le chemin du retour pour épargner la fatigue à sa fille.  Le dessinateur Alexis Sentenac termine ce récit par l’évocation en quelques mots et traits de crayon, l’effroi, la peur de Lisa, de revivre ce cauchemar. Par un graphisme délicat, par des traits précis, par un décor très soigné, des saynètes en noir et blanc entrecoupées de quelques cases de couleur rouge encre pour évoquer la course folle du camion-bélier réussit à nous transmettre une nuit d’horreur qui a coûté la vie à des dizaines de personnes.

Deuxième récit, celui de Patrick illustré par Edmond Baudoin, « le temps arrêté ». De l’horreur devant le carnage on passe à la culpabilité du survivant, mis en valeur par une mise en scène efficace par un dessin en noir et blanc qui évolue au fur et à mesure de l’évolution de la psychologie du témoin-victime . Les premières planches montrent un dessin au trait léger, sobre sur un fond clair. Au fur et à mesure du témoignage de la victime qui exprime sa souffrance, le choc de s’être retrouvé au milieu des corps écrasés et être obligé de les enjamber, le trait du dessin s’épaissit, se noircit. Le dessin s’élargit et occupe progressivement toute la page sur les planches suivantes. Cette mise en valeur artistique est réussie car elle nous amène à comprendre la déconstruction et la lente reconstruction vers la vie de Patrick.

Troisième récit, celui d’Anne mis en image par Céline Wagner, « la douleur des mots ». L’artiste a choisi la couleur et la technique de la peinture pour aborder cet autre « récit de vie» un des plus poignants personnellement de l’album.  Les planches sont magnifiques autant par les mots et les valeurs de cette personne que la douceur des formes du dessin. On apprend qu’elle a des enfants adultes avec une affection réciproque, cultivée et ouverte sur le monde, c’est une artiste peintre. Puis le soir du 14 juillet tout bascule. Anne perd sa fille Camille âgée de 26 ans. Elle lui avait promis de lui peindre un tableau qui reste inachevé depuis. Anne était partie en croisière avec son mari en Norvège et reçoit par une alerte info sur son téléphone, « attentat à Nice, 4 morts» puis la liste des victimes s’allonge. Tout une nuit jusqu’au lendemain à la recherche de sa fille, elle et son mari rejoignent rapidement la Cote d’Azur. C’est par le journal local qu’ils apprennent la mort de leur fille, Camille Murris, une magnifique jeune femme pleine de vie, généreuse et douée, aimée par tout son entourage. L’horreur continue avec la restitution de la dépouille, un corps trop mutilé, deux mains seulement…Le texte est magnifique, quelques mots pour dire l’horreur, l’impensable de la perte de son enfant. L’artiste peintre/dessinatrice, Cécile Wagner, a déposé avec délicatesse et humanité ce récit de vie déchirée sur fond brun aux camaïeux d’orange et de bleu, des dessins rendant hommage à une mère qui essaie de survivre et de garder en mémoire la beauté qu’elle veut porter, celle de sa fille trop tôt et injustement disparue.

Quatrième récit, celui de Seloua mis en image par Jeanne Puchol, « Paroles pour Aldjia». La dessinatrice a choisi la technique du manga pour raconter cet autre récit de vie brisée, celle de Aldjia née en Algérie mais arrivée enfant à Nice, une ville devenue sa ville d’adoption, Aldjia avait obtenu la citoyenneté française.  Le 14 juillet, Seloua se déplace en famille avec sa fille, son mari et ses cousines, sa sœur Aldjia avec ses enfants sont un peu plus loin sur la promenade, pour assister au feu d’artifice. Soudain, des hurlements, des cris épouvantables, de la bousculade, Saloua assiste a son tour à l’horreur. La dessinatrice restitue ce chaos qui se passait dans la tête de la victime par une sorte de brouhaha dans la planche 2, un kaléidoscope de vignettes évoquant la brutalité de l’attentat. Saloua perd sa sœur morte sur le coup, elle ne le saura bien plus tard, quelques jours après. Le témoignage est évocateur par le choc et les différentes étapes auxquelles sont passés la plupart des témoins de l’attentat, le choc, l’effroi, la fuite, la recherche de ses proches, l’attente de nouvelles puis la brutalité de l’annonce du décès. Au lendemain de l’attentat, avec ses proches Saloua fait placarder sur la promenade des Anglais une photo de sa sœur, dans l’espoir de retrouver sa trace. Quelques jours plus tard, on annonce à Saloua que sa sœur a été tuée. La dernière planche en couleur est consacrée à l’action entreprise par Saloua au lendemain de l’attentat à Nice, se battre contre la radicalisation. C’est un témoignage très émouvant et sensible.

Cinquième récit, celui de Franck mis en image par Joël Alessandra, « anesthésié et abasourdi ». C’est le témoignage d’un pompier qui est en service ce soir-là le 14 juillet. Il raconte la nuit d’horreur, le contact auprès des blessés, des mourants, des familles épouvantées, désemparées, son désarroi et celui de ses collègues devant une situation catastrophique à laquelle ils n’étaient pas habitués. Il explique l’évolution de ses sentiments face à ce drame, d’abord celui de la culpabilité, puis de l’impuissance, ensuite de la tristesse et ensuite de la colère. Le moment qu’il a le plus apprécié fut pendant la cérémonie commémorative un an après avec la présence de l’ancien président de la république, Hollande, la rencontre avec les familles de victimes, seulement des regards échangés avec eux, dit-il par pudeur mais « un moment que j’ai apprécié au milieu de toutes les décorations, c’était un truc vrai ». À la question s’il se sent comme une victime, il ne le pense pas. Une dernière planche est proposée sur la mémoire de l’événement. Le témoin, pompier de métier dit s’être réapproprié la promenade quelque temps plus tard et puis par sa fonction il surveille depuis la plage. Il se sent capable de dépasser l’événement mais il ne peut pas prédire l’avenir. L’illustration et le synopsis par le jeu des questions et réponses sont joliment déposés sur chacune des dix planches.

Sixième récit, celui de Didier mis en image par Alexis Robin, « le silence qui unit ». Ce dernier témoin a perdu son beau-père, décédé 35 jours après l’attentat. Les premières planches évoquent sa jeunesse puis sa vie d’adulte à Paris où Il a habité dans le quartier à deux cents mètres du restaurant la Belle Equipe où il y a eu l’attentat du 13 novembre 2015. L’été suivant, avec sa compagne il rejoint ses beaux-parents qui vivent à Nice pour passer les premiers jours de vacances. Le 14 juillet ils décident d’assister ensemble au feu d’artifice sur la promenade des Anglais. Sa belle-mère est handicapée moteur, elle est sur un fauteuil roulant. Puis les cris, la foule, les coups de feu, l’affolement, les bousculades, il se réfugie avec sa compagne en laissant ses beaux-parents sur la promenade car tout allait trop vite. Les planches suivantes racontent la recherche des parents de sa compagne. Sa belle-mère est sortie indemne de l’attentat et en sécurité auprès du personnel soignant. Son beau-père fut retrouvé deux jours plus tard et amener gravement blessé à l’hôpital Pasteur. Il a fallu plusieurs démarches pour identifier le corps et le visage traumatisés, il meurt un mois plus tard. L’auteur du récit n’a pas pu reprendre son travail. À travers son témoignage et les illustrations de l’artiste, il y a une complicité, on comprend le traumatisme de ce dernier témoin qui a été concerné par deux attentats, celui du Bataclan le 13 novembre 2016, en tant que témoin de fait de sa proximité du quartier et le second en tant que victime directe. Nommer l’innommable est encore pour lui une souffrance.

Cette « promenade de la mémoire » était nécessaire. Les émotions transparaissent à chaque page et ne peuvent laisser indifférent. Les illustrations et les témoignages écrits retranscrivent avec pudeur, humanité, sensibilité des vies fracturées brisées, volées, un soir du 14 juillet. Garder la mémoire des victimes assassinées est essentielle pour réfléchir à la prévention contre la radicalisation.

L’idée d’édifier à Nice un musée mémorial des victimes du terrorisme est portée par Anne Murris, mère de Camille, une des victimes de l’attaque terroriste, depuis janvier 2017. Mais le musée sera finalement installé dans l’agglomération parisienne, sur décision du chef de l’État, et sa conception est confiée à l’historien, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale Henry Rousso. Néanmoins cet album soumet à la réflexion sur l’impact du terrorisme sur les sociétés, il amène à penser à des solutions préventives, ou de sortie de la violence, par exemple sous la forme d’actions de dé-radicalisation.

 

 

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